Mon chien peut-il être mon professeur de philosophie?


Nous le savions : le chien est le meilleur ami du philosophe. Le fond de cette amitié pourrait se dire ainsi :  le chien est au philosophe son meilleur professeur de philosophie.  Telle est la conclusion que l’on tirera du beau livre d’Audrey Jougla, entrelaçant récit autobiographique et hautes pensées philosophiques, Montaigne, Kant, et mon chien. Selon cette agrégée de philosophie, sa chienne Comédie se mua, au long des treize années de son existence, alternativement en maître de métaphysique et maître de morale.

La grande affaire de la métaphysique tient dans l’exploration de l’articulation entre l’être et le temps. La condition humaine est la temporalité : notre être n’existe que par le temps, étoffe dans laquelle il est taillé. Hors du temps, épuisant son être dans le présent, le chien est dans la vie ; il y est comme l’eau dans l’eau. L’inquiétude des hommes, toujours en extase dans le passé ou le futur, jamais en repos dans le présent, entraîne leur oubli de vivre. Elle les empêche de « vivre à propos », comme le souhaitait Montaigne. « Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors… », écrivit l’auteur des Essais. Présence dans le présent, neutralisation du temps, voilà les conditions du bonheur. « Ma chienne m’apprenait à perdre mon temps », reconnaît Audrey Jougla, rapprochant le chien de l’enfant et du poète. Vivre à propos est le chef d’œuvre d’une vie réussie : le chien en sera mon exemple et mon moniteur. Considérons nos chiens comme « nos maîtres dans ce grand et glorieux chef d’œuvre qu’est le vivre à propos ». 

Pascal a réputé le moi, « haïssable ». Le chien n’a pas d’ego. Sans doute parce qu’il est hors du temps? De l’ego et ses exigences découlent les malheurs de l’homme. Sa vanité change, depuis les origines, la vie en vallée des larmes. Avez-vous lu les grands mystiques ? Maître Eckhart, sainte Thérèse d’Avila ? Ils montrent aux hommes la voie de la libération : se débarrasser de son ego, jusqu’à accoster à une sorte de vide. Une plénitude apparaît, une fois l’ego vaincu, – plénitude qui se confond avec un abandon à l’être. Ou, comme dit sainte Thérèse d’Avila, à Dieu. Votre chien s’y trouve depuis toujours dans cet abandon. De cette privation et plénitude découle une morale. Dénué d’ego, le chien ne poursuit ni la reconnaissance sociale ni les vanités qui asservissent les hommes. D’où ce constat : « Ma chienne avait tout compris. Elle n’avait aucun désir vain, alors que nous, humains, poursuivons sans cesse des illusions ».

Comme il n’a pas d’ego, le chien ne trichera pas, il sera la franchise et la fidélité incarnées. Vivre avec un chien est lire un Traité des vertus. Le trait le plus le plus frappant de la morale canine tient dans la joie. Une joie sans ombre, sans négativité, qui, Phénix, ne cesse de renaître, d’égale intensité du début à la fin de la vie. « Il a fallu que je regarde ma chienne plutôt que mes livres pour comprendre Spinoza », dit Audrey Jougla. Spinoza est le philosophe de la joie. Le chien est dans la joie quand « il fait ce pour quoi il est fait ». Quand il coïncide avec son être. Faire ce pour quoi on est fait est, chez Spinoza, la perfection. La joie du chien exprime de sa perfection. « Le chien est-il spinoziste ? Sûrement », affirme l’auteure.  

Cette démonstration ne sombre ni l’anthropomorphisme, cette sottise, ni l’antispécisme, cette violence. Elle donne à penser le couple formé par le philosophe et son chien. Vous avez besoin de progresser dans la vie ? D’aller vers le « vivre à propos » ? En même temps que vous lisez attentivement Leibniz, comme fit, selon son aveu, l’auteure pour préparer l’agrégation de philosophie, n’oubliez pas de lever la tête, de la tourner vers votre chien, et d’interroger son regard. En ces mots se résume la belle leçon, apprise de Comédie, qu’offre à ses lecteurs Audrey Jougla, professeur de philosophie de son état. 

* Audrey Jougla, Montaigne, Kant et mon chien, Delachaux et Niestlé, 125 p., 12,90€.