Saint François de Sales, ou l’aurore plus grande que le jour.

La Mère Catherine-Agnès Arnault et la soeur Catherine de Sainte Suzanne, par Philippe de Champaigne. Photo prise au Louvre en 2007.

La Mère Catherine-Agnès Arnault et la soeur Catherine de Sainte Suzanne, par Philippe de Champaigne. Photo prise au Louvre en 2007.

 

 

 

10 novembre 2014.

 

Tout le monde connaît la finesse des des analyses psychologiques de saint François de Sales. J’ai toujours trouvé que le mystique savoisien écrivait dans le meilleur style. Je me ressouviens de ce sentiment, ce soir où je relis ses Entretiens spirituels, du moins où j’arrête la flottaison de mon attention sur des pages de cet ouvrage. Qu’on en juge! «  Il ne faut faire état ni des aversions ni des difficultés, pourvu que cette pointe de notre esprit tienne toujours à son souverain Objet. Notre-Seigneur même en sa Passion les a souffertes, car il avait une aversion mortelle à souffrir la mort;il le dit lui-même;mais avec la fine pointe de son esprit il était résigné à la volonté de son père, tout en restant révolté« .( Saint François de Sales, Entretiens Spirituels (1610-1628), in Saint François de Sales, Œuvres, La Pléiade, 1969, p.1014).  Chez lui le style est l’instrument de la psychologie. Ainsi l’expression qui donne le vertige « une aversion mortelle à souffrir la mort » est-elle  un instrument d’investigation psychologique. A la lire et à la relire, à essayer de la penser, on se rend compte que l’on affaire avec une formulation dont il est impossible de sonder le fond, une formulation insondable. Or, nulle formule n’a jamais été, dans l’histoire de la littérature, plus adéquate à son objet. Mais quel est son objet, justement? Selon toute apparence la mort. Cet objet renvoie à un autre: derrière la mort se cache celui qui ne peut la souffrir et qui va l’endurer pour en triompher, Jésus. Voilà les deux insondables auxquels se rapporte cette formule: la mort et Jésus. Qu’est-ce que l’âme humaine sinon un rapport à l’insondable, que quelques noms recouvrent (la mort toujours, Jésus parfois, d’autres divinités voire des idoles d’autres fois) ? Les vertiges occasionnés par le style de saint François de Sales ouvrent sur ce lieu psychologique (de psyché, âme) et son énigme.

Le style de saint François de Sales éclate aussi ici, autant que sa psychologie: « Les chiens les plus sages et les mieux dressés tombent souvent en défaut, perdant la piste et le sentiment, pour la variété des ruses dont les cerfs usent, faisant des horvaris, donnant le change et pratiquant mille malices pour s’échapper devant la meute: et nous perdons souvent de vue et de connaissance notre propre cœur, en l’infinie diversité des mouvements par lesquels il se tourne en tant de façons et avec une si grande promptitude qu’on ne peut discerner ses erres » (Saint François de Sales, Traité de l’Amour de Dieu (1615), in Œuvres, Pléiade, 1992, p.608). Bien entendu, tous les moralistes des deux grands siècles de la France sont contenus en germe dans cette phrase, comme si elle en était l’Adam. Tout est dit, tout est déjà dit. La Rochefoucauld n’ira pas plus loin, ni, presque deux siècles plus tard, le dernier de ces moralistes, Vauvenargues. François de Sales est, eu égard aux moralistes français, dans la même position que les présocratiques par rapport à la grande philosophie grecque: l’aurore plus grande que le jour. Laissons de côté l’analyse morale pour dire deux mots sur le sens. La métaphore du cœur en cerf chassé est des plus étonnantes. Le cœur n’est pas un chasseur solitaire, c’est un chassé rusé à l’halali. Le chasseur est la connaissance de soi soumise aux impératifs du salut, bref la psychologie. Le cœur échappe à la connaissance comme une truite fuyante échappe au pêcheur. Le cœur est un animal madré dont il se méfier. Prendre ce cerf, le cœur, avec les chiens, la psychologie, est le plus haut des enjeux – il en va en effet de la damnation.

2 réponses

  1. VirginieB dit :

    Article fort sympathique, une lecture agréable. Ce blog est vraiment pas mal, et les sujets présents plutôt bons dans l’ensemble, bravo ! Virginie Brossard LETUDIANT.FR

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