Réhabilitation du conservatisme.*

Georges Pompidou

Georges Pompidou

« Conservatisme » ! En France – où pourtant il prit pour la première fois, à travers le journal Le Conservateur, son sens politique – ce mot n’est généralement employé que comme un repoussoir. Au mieux, il est prononcé avec condescendance. Autrement dit : il n’est pas pensé. IL n’est qu’une étiquette, qu’un cliché, qu’un réflexe pavlovien dans les joutes politiques. Presque personne ne s’en réclame, et personne ne se présente devant les électeurs en le brandissant en étendard. Dans un livre remarquable, appelé à faire date, que tout citoyen et tout élu devrait méditer, Jean-Philippe Vincent répond à la question : « Qu’est-ce que le conservatisme ? »

Le conservatisme tient dans un style de pensée, qui est aussi une manière d’être, dont les racines plongent dans l’Antiquité romaine. On peut voir en Cicéron l’idéaltype du conservateur.  Les thèmes mêmes du conservatisme ont vu le jour sous la plume d’auteurs romains. L’autorité, la décentralisation, la hiérarchie, la liberté et la tradition, forment les points d’ancrage autour desquels se constituent les conservatismes. Tous rejettent « la dérive égalitariste » du monde moderne tout en affirmant le caractère aristocratique de la liberté. Tous se méfient des passions tristes qui se cachent derrière les discours apparemment généreux, humanitaires ou sociaux. Pour eux, le concept de justice sociale, ce totem de notre époque, cette « vaste fiction à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde », n’a aucun sens.

Il importe de différencier le conservatisme d’avec ses faux-frères, source de confusions. Ainsi le conservatisme, se différencie du traditionalisme, car dépourvu de nostalgie il n’idéalise pas le passé. Il se distingue aussi de la réaction antimoderne, qui n’est qu’une humeur sans projet politique. A la différence de ces deux mouvements, le conservatisme se dit hostile à l’immobilisme, n’attachant de prix qu’aux traditions vivantes. En France, outre la République des ducs, juste après le désastre de 70, ce sont, ultérieurement, les gouvernements Tardieu et Pompidou ont illustré ce conservatisme dynamique et réformateur.

Deux aspects, en sus du mythe du Progrès, aggravent en France les malentendus autour du conservatisme. D’une part, le conservatisme fut dans l’histoire récente l’objet d’une série de falsifications ou d’hérésies : la révolution conservatrice allemande, l’Estado novo de Salazar, qui trompa quelques intellectuels hexagonaux, le néo conservatisme américain. D’autre part le refus des éditeurs parisiens de traduire les auteurs-phares de la pensée conservatrice. Vincent a le mérite d’ouvrir au lecteur français les portes d’un philosophe admiré partout dans le monde mais ignoré en France, Michael Oakeshott, qui influença Margaret Thatcher. Il le tient pour l’« un des plus grands philosophes politiques du XXème siècle ». Individualiste, rationaliste, sceptique, areligieux.  De même pour Wilhelm Röpke, Alasdair MacIntyre, Aurel Kolnaï, Roger Scruton. L’immense Eric Voegelin est un peu lu chez nous. Dans ce panthéon conservateur, Bertrand de Jouvenel et Alexandre Soljenitsyne trouvent leur place.

Le mot est connu, mais la chose recouverte par ce mot absolument inconnue. En mettant en lumière la grandeur et les forces du conservatisme, en démystifiant ses hérésies, en dégageant son horizon et son avenir, Jean-Philippe Vincent étend le domaine de la connaissance sans manquer de concourir à clarifier le débat politique dans un pays comme le nôtre. C’est pourquoi il faut de toute urgence se plonger dans ce livre.

 

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Jean-Philippe Vincent, Qu’est-ce que le conservatisme ?, Les Belles-Lettres, 270 pages, 24,90€.

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