Peur, terreur, lucidité.

La peur est une passion qui accroît toujours le danger, et qui donne involontairement raison à la terreur. Il faut insister sur la qualification de la peur comme une passion, pour mettre en évidence la passivité. La peur est un sentiment que l’on subit, donc une passion, non un sentiment que l’on dirige. Qui se laisse dominer par la peur n’est plus maître de lui-même, ne se gouverne pas lui-même. Donc nul n’est libre, si la liberté se définit comme l’empire que l’on prend sur soi-même, en particulier sur ses passions. Nul apeuré n’est libre si la liberté se définit par la volonté, puisque la peur est toujours involontaire. Dans la peur nous sommes sous l’emprise. Précisons : sous l’emprise de ce qui ne dépend pas, ou plus, de nous. Sous l’emprise de ce qui distille la peur.

Eloge chorégraphique de la liberté. https://www.flickr.com/photos/robertredeker/

Le contraire de la passion se nomme action. La terreur est l’action qui propage la peur. La terreur est maîtrisée, au contraire de la peur, par celui ou ceux qui l’utilisent comme d’un moyen pour parvenir à leurs fins. Elle agit à la façon du venin d’un serpent. Elle manipule l’imagination, qui est la faculté qui maintient la peur en vie. Pour y réfléchir, nous pouvons nous reporter à l’ouvrage de morale écrit dans les années 1640 par René Descartes, Les Passions de l’Ame. Grâce à ce texte nous pouvons nous orienter face aux événements actuels. Définissant la peur, Descartes nous dit qu’« il n’y a rien de meilleur pour s’en exempter que d’user de préméditation, et de se préparer à tous les événements ». Descartes, dont on sait qu’il est la figure emblématique de la France, précise que « la cause principale » de la peur « est la surprise ». Retenons de son propos deux mots : préméditation et surprise. La surprise frappe l’imagination, sidère, méduse, bref paralyse.

La terreur use de la surprise : on sait qu’elle va frapper, mais on ne sait ni où, ni quand. Plus grande est l’horreur, plus forte est la surprise. La préméditation, elle, est le contrepoison à la peur. Par préméditation nous ne parlons pas de l’acte prémédité du terroriste, du criminel qui a prémédité son forfait, mais de la préparation réfléchie de celui ou de ceux sur qui la terreur s’exerce. Contrepoison à la peur, la préméditation ainsi entendue est la disposition d’esprit qui contrecarre la terreur. Quel est l’enjeu de la préméditation ? Celui-ci : voir à l’avance le futur en germe dans le présent pour ne pas être surpris. La préméditation suppose le choix de la lucidité. Lucidité est mot du registre visuel : luciditas signifie clarté, lumière. La lucidité consiste en ceci : accepter ce que l’on voit. Rien n’est plus difficile, puisque l’imagination et l’idéologie s’interposent toujours entre la réalité et notre esprit, empêchant la lucidité. Il faut un travail intellectuel de purification pour y parvenir : le grand livre de Machiavel, Le Prince, est le modèle de ce que l’on doit appeler lucidité. Et sans doute, est-ce d’une lucidité machiavélienne dont notre société avait besoin, lucidité qu’elle refuse, pour voir monter les dangers qui aujourd’hui la blessent. Il existe dans notre société d’innombrables freins à ce voir à l’avance, cette pré-voyance, qui permet pourtant de s’affranchir de la peur, et de limiter l’action de la terreur tout en atténuant la peur qu’elle veut susciter Et c’est justement parce que l’on refuse de voir à l’avance, de préméditer, de faire acte de préméditation, c’est-à-dire de pensée visionnaire, autant que rationnelle, comme le conseille Descartes, comme Machiavel pourrait nous y inviter, que la surprise du crime nous paralyse. Pour réussir sa sinistre mission, la terreur a besoin de l’épouvante. Pour frapper l’imagination, il lui faut flirter avec l’inimaginable, qui engendre l’épouvante. La terreur met l’imagination de ceux qu’elle vise à son service. Elle colonise leur imagination. L’épouvante passée, la peur demeure, habitant l’imagination. C’est évidemment cette emprise sur l’imagination que la préméditation vise à désamorcer.

Une société est perdue quand la peur de la mort est chez elle plus forte que l’amour de la liberté.

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