Parlons-nous encore français?

 

 

 

 

A écouter la radio et la télévision, il semble que la langue française ait été peu à peu remplacée par son ersatz, un faux français, une langue de supermarché ou d’aéroport, tissée de slogans et de clichés. Une langue d’automatismes, dispensant de l’obligation de réfléchir. Existe un lien entre la langue et la pensée. Quand nous parlons et écrivons mal, quand nous parlons et écrivons pauvre, déstructuré, nous pensons mal, pauvre, déstructuré. La pauvreté de la langue entraîne la pauvreté de la pensée.

La panique et la révolte nous saisissent lorsque nous entendons parler de jeunes enseignants. Ils sont de plus en plus nombreux à parler comme on ne devrait pas parler, à omettre le négation (« j’ai pas voulu », « j’ai pas fait »), à remplacer obsessionnellement le « nous » par le « on » tout en s’abandonnant au redoublement du sujet (« en classe on a fait », au lieu « nous avons »). Beaucoup d’enseignants ne valent guère mieux que les politiciens et les animateurs des plateaux de télévision. Ils sont le miroir des Français syntaxiquement pauvres quand ils devraient en être les modèles et les instituteurs. Ces enseignants ne se distinguent plus de la foule, ils ne parlent plus la langue de la distinction, ils se coulent dans celle imposée par la télévision et les médias de masse. Mais cette langue, est-elle encore du français ? Non. Elle est un ersatz de français. Ersatz devrait être son nom !

Exaspérante également s’avère l’habitude de remplacer « nous » par « on ». Cette raréfaction du « nous » cédant à la marée du « on » n’a rien d’anodin. « Nous », ce n’est pas « on ». « On » est indéfini, anonyme, incolore et inodore : « on » n’a pas d’identité, ou simplement une identité faible, une identité de marée basse. « On » dit à la fois la conformité et le conformisme. « Nous » – pur pronom personnel en qui rien d’indéfini ne paraît – est beaucoup plus exigeant.

Tenez : le passé simple a disparu. Il n’est presque plus enseigné dans les écoles. On ne l’entend plus dans la rue. Dans les cafés, qui ne sont plus « aux lustres éclatants », comme ils l’étaient dans un  poème de Rimbaud, il se fait discret. La disparition du passé simple est un indicateur anthropologique : il témoigne d’une modification du rapport des hommes au temps, d’une moindre subtilité dans la perception du passé. D’un appauvrissement et d’une simplification de ce rapport au temps. La disparition du passé simple en porte témoignage: pour nos contemporains le passé n’est plus qu’une nappe uniforme, indifférenciée, sans changements de rythme, un immense lac monotone et monorythme dont l’imparfait de l’indicatif demeure la seule expression adéquate. Or qu’est le français sans le passé simple ? Et qu’est le temps, sans le passé simple ? Parallèlement, le présent de l’indicatif est systématiquement employé au lieu du présent du subjonctif, mode dont les autres temps se sont, eux, complétement absentés. La grammaire possède une responsabilité devant le temps. A côté de la question « qu’est le français sans le passé simple ? », en surgit une autre : « qu’est le temps sans le passé simple ? » A ces deux questions je réponds : autre chose que ce qu’ils sont, l’un et l’autre, quand cette modalité de la conjugaison s’exerce.

Le succès de la langue française cache trop bien sa maladie, sa situation, pour parler comme Richard Millet, de « langue fantôme ». Cette occultation traduit une trahison du pouvoir politique qui renonce à remplir ses devoirs envers la langue. Cette trahison – qui eût indignée Richelieu – trouve du renfort dans une autre trahison, beaucoup plus générale : celle des enseignants, des journalistes, des publicitaires, des acteurs et actrices de théâtre, des hommes et des femmes de parole publique, bref celle des clercs.

Vous aimerez aussi...

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *