Odeur des livres, odeur des librairies.

Chez Robert Redeker

 

 

24 avril 2015. 

On reconnaît à l’odeur d’un livre la librairie dans laquelle il a été acheté. Chaque librairie possède son odeur, qui la distingue des autres, qu’elle transmet à ses livres, qui leur colle aux pages. De fait, à la façon des êtres vivants, les librairies exhalent une senteur sui generis, incomparable, sorte d’empreinte ou de cachet intime accompagnant le plaisir de la lecture. Ainsi les livres existent-ils sous une double signature : celle, typographique, de leur auteur, doublée par celle, olfactive autant qu’invisible, d’une librairie. Un événement survenu ces derniers jours me confirme dans cette réflexion. Frédéric Ovadia m’a offert l’ouvrage de Christian Thorel, Dans les ombres blanches, acquis dans la librairie éponyme toulousaine, quand, parallèlement, j’ai reçu un autre exemplaire de ce même livre en service de presse. Aucune odeur ne signale le volume posté par les éditions du Seuil, aussi neutre au nez qu’un vin désespérément plat, alors que celui acheté en librairie transportait avec lui l’odeur sui generis d’Ombres Blanches. Les premiers livres que j’ai achetés dans cette librairie – les Œuvres complètes de Rilke, le Traité des Vertus de Jankélévich, L’Homme sans qualités de Musil, entre autres –, dans le courant des années 70 du dernier siècle, conservent encore quelques restes de cette odeur. L’un des volumes publiés par les éditions Verdier à leurs commencements, Du Jeu subtil à l’amour fou, poèmes de Raymond de Miraval présentés par René Nelli, conserve lui aussi, des décennies après l’achat, son parfum originel. Dans le cours de son récit, Christian Thorel, le patron d’Ombres Blanches, ressuscite en passant la silhouette d’un autre libraire, que l’au-delà nous a volé, l’inoubliable Georges Ousset. Ce dernier régnait sur une librairie qui tenait de l’antre d’un alchimiste : La Bible d’Or. Quand j’y pénétrais et m’engageais dans d’interminables conversations avec le maître des lieux, le plus cultivé des hommes, le plus énigmatique des amoureux de la littérature, le plus délicat des raisonneurs, le sentiment me prenait de m’être engouffré dans un souterrain antique pour assister à la révélation des mystères d’Eleusis. Il y a bien plus de trois dimensions à la réalité. Quand  cette lointaine époque me revient à la mémoire, la certitude que La Bible d’Or et Ombres Blanches, les deux librairies de référence, habitent des mondes différents et parallèles s’impose à moi. L’un de ces mondes, d’ailleurs – celui dans lequel Ousset et La Bible d’Or ont éclot – s’est refermé depuis au point d’avoir quitté la perceptibilité. Les volumes de Joë Bousquet venus de chez Ousset respirent encore l’odeur du mystère. L’odeur, n’est-ce pas la qualité absente des livres dématérialisés, pulvérisés en vulgaires fichiers téléchargeables – des livres de demain qui ne seront plus que des textes sans incarnation ?

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1 réponse

  1. 24 avril 2015

    […] “ On reconnaît à l’odeur d’un livre la librairie dans laquelle il a été acheté. Chaque librairie possède son odeur, qui la distingue des autres, qu’elle transmet à ses livres, qui leur colle…”  […]

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