Madonna et l’angoisse de la finitude.

 

Voici mes réponses à des questions qui m’ont été posées par le site d’informations Atlantico en juin 2019.

 

Atlantico : Selon le New York Times, Madonna, à l’occasion de la sortie de son quatorzième album intitulé « Madame X », a refusé de parler de son âge avec la journaliste Vanessa Grigoriadis. Selon la star de soixante-ans, le journal n’aurait pas porté attention à son âge si elle avait été un homme. Pionnière du combat contre les normes du comportement imposées aux femmes mûres, Madonna a-t-elle encore du mal à accepter son âge ? L’âgisme ne cache-t-il pas un refus de vieillir ?

Robert Redeker : Les journaux ne manquent jamais de souligner l’âge des hommes également: les références à l’âge de Charles Aznavour et de Charles Trénet, de leur vivant, et à celui d’Alain Delon ou de Jean-Paul Belmondo, de nos jours, peuvent en fournir des exemples. L’artiste de variétés condense – et Madonna y parvient avec un talent exceptionnel – l’air du temps, ainsi que les attentes non dites et les fantasmes collectifs d’une époque.  C’est en cela que Madonna est une icône, au sens religieux : l’index d’un au-delà invisible de l’image. Les fantasmes en question sont de type anthropologique : ils portent sur la condition humaine et sa possible transformation. Ces fantasmes venus des profondeurs de l’humanité postmoderne, auxquels les propos de Madonna donnent une visibilité, expriment un refus du temps. Nous aimerions tous que le présent dure éternellement – vœu contradictoire, vœu qui détruit le temps, vœu qui rend la vie, c’est-à-dire la génération, impossible. Derrière la difficulté à accepter son âge – ce qui est l’inverse de la sagesse que l’on prêtait autrefois aux vieillards – se cache une difficulté de dire oui à la vie. L’anti-âge et l’âgisme, c’est le contraire de l’amour de la vie !

Grâce aux progrès des médecines anti-âge, le vieillissement est devenu, selon l’expression de Madonna, une « construction sociale » plus qu’un phénomène physique. Quels sont les risques d’une telle affirmation ? Le milieu du show-business est-il le seul concerné ?

Robert Redeker : Comme tout le monde dans les sociétés modernes, Madonna ignore que le vieillissement est avant tout un phénomène métaphysique. Qu’il est lié à l’idée de vie, laquelle implique l’idée de temps. Et là, nous ne sommes plus dans l’univers des constructions sociales, c’est-à-dire de la sociologie, ni dans celui des phénomènes physiques, c’est-à-dire de la biologie, mais dans celui des essences, c’est-à-dire de la métaphysique. Le résultat de cette ignorance, largement partagée, est la superstition scientiste : croire que les sciences et les techniques nous débarrasseront des réalités qui nous angoissent tant. C’est ne pas voir que c’en serait fini alors de la vie humaine. Le danger est évident: ne plus se poser les questions métaphysiques, ne plus être angoissé, donc se déshumaniser. Je m’explique : la disparition de la vieillesse, et de son but, la mort, entraînerait le risque de ne plus avoir accès à l’intériorité – l’âme humaine – dont l’angoisse devant notre finitude est l’une des portes d’entrée. Ainsi, le principal danger porté par ces techniques n’est-il rien d’autre que la contamination aux hommes de la bêtise des robots! Bêtise que la dernière mode appelle intelligence artificielle ! Danger que l’on peut formuler ainsi : la transformation de l’homme en un animal mécanisé sans angoisse ni souci. Le monde moderne est une conspiration contre l’intériorité, a dit Bernanos. Sans le savoir, sans le vouloir, les pratiques et les pensées anti-âge participent de cette conspiration.

En quoi cette récente controverse montre-t-elle l’incompatibilité entre l’âgisme et le jeunisme, deux impératifs modernes par excellence, l’un voulant que l’âge ne soit plus un critère déterminant, l’autre prônant une supériorité du jeune sur l’âgé ?

Robert Redeker : Les deux se marient dans la mesure où ils sont le pathétique témoignage du refus de la finitude. La modernité se caractérise depuis le XVIIème siècle par un renversement, qui a été la condition de possibilité de l’expansion du capitalisme : l’illimitation, tenue jusque-là pour une déficience, une honteuse démesure, est devenue le but recherché dans toutes les activités humaines (le fanatisme du toujours plus s’imposant dans tous les domaines). L’âgisme, au sens où vous le définissez, masque la limitation, la finitude, la proximité de la mort, derrière des artifices cosmétiques et pharmacologiques. Tout se passe comme si la cosmétique, dont l’office naguère était d’incruster la beauté des femmes dans la beauté du cosmos, d’accorder ces deux beautés, était devenue une forme dégradée de la thanatopraxie  (maquiller la corruption de la mort). Âgisme : l’on a moins recours à la cosmétique pour souligner la beauté, que pour camoufler l’emprise progressive de la mort sur le visage et le corps. Pour occulter que la mort prend possession chaque jour un peu plus de nous. Pourtant, comme j’ai essayé de le montrer dans mon livre L’Eclipse de la mort, la nature profonde du refus de la mort est le refus de la vie. Ce refus à double fond se rencontre aussi dans le jeunisme. En effet, en ce qu’il n’admet pas le caractère transitoire de la jeunesse, qu’il l’éternise, en ce qu’il agit comme si elle était illimitée, le jeunisme, qui s’imagine exaltation de la vie, refuse la soumission au temps, donc refuse la vie. L’âgisme n’est finalement que le déguisement du jeunisme aux temps de la domination démographique des tempes grises. C’est pourquoi les propos de Madonna que vous citiez au début de cet entretien, parfait reflet de l’opinion commune contemporaine, relèvent à la fois du jeunisme et de l’âgisme.

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