Les dangers du droit de mourir.

 

La maison, mortuaire  détail gt walllen

 

 

Aujourd’hui, nous abordons un sujet des plus délicats, dans lequel la sensibilité et la raison entrent en tension. Un sujet qui nous touche, dans nos chairs et dans nos cœurs, dans nos intelligences aussi. Bien entendu, personne n’aime voir souffrir autrui, membre de sa famille ou ami.  Bien entendu, personne n’a envie de souffrir soi-même à l’agonie lorsque l’heure des derniers moments commencera de sonner. Personne n’a de goût pour les derniers instants lorsqu’ils sont douloureux. Les progrès et les limites de la médecine, d’une part, l’affaiblissement du respect des principes religieux, d’autre part, mettent sur le devant de la scène la question du choix du moment de mourir, principalement sous la forme de l’euthanasie. A-t-on le droit d’abréger la vie, la sienne ou celle d’autrui ? Et à quel moment ? La mort pourrait-elle devenir un droit ?

 

 

Droit est un drôle de mot en pareille matière. La mort est la fin de tout droit, du moins dans le monde matériel, sans préjuger de celui de l’au-delà. Le droit concerne la vie, la vie ici-bas, dans ce monde qu’Aristote disait « sublunaire », étalé sous la lune ; il ne concerne pas la mort. La mort est même le mur contre quoi tout droit bute : le criminel et le terroriste, par exemple, jouent leur vie et celle des autres contre le droit, tuent et meurent contre le droit, enfreignent le droit au prix de la mort, celles de leurs victimes et la leur. Ils se placent du côté de la mort pour humilier le droit, le mettre en faillite, le vaincre. La mort est alors l’arme utilisée pour rendre, au moins provisoirement, le droit inopérant. Le droit est synonyme de vie. De rempart contre la mort. Cette opposition de principe entre le droit et la mort, cette vue de la mort comme limite ultime du droit, ne doit pas être négligée pour penser la possibilité d’un droit à la mort.

Avant de pouvoir être proclamé un droit la mort est d’abord un fait, la loi qui frappe chaque être vivant ; elle est un destin universel partagé par tout ce qui d’abord est né. La question se pose de la façon suivante : est-il raisonnablement légitime de donner la mort (curieuse formule, là encore, étrange cadeau : si l’on comprend « donner la vie», peut-on comprendre « donner la mort » ?), ou de se la donner soi-même ?  La question qui vient sur le devant de la scène dans nos sociétés se fend en deux : celle du suicide et celle de l’euthanasie active.

Le suicide est un choix personnel, intime, il ne peut devenir un droit accordé par la société sans se changer en une sorte d’assassinat indirect légal. Il est un choix en dépit du droit, voire contre le droit – et le désespéré peut se dire : qu’importe le droit une fois que je ne serai plus là ! Là où il existe, le droit au suicide transfère la culpabilité de l’acte létal du suicidé vers la société. Le droit au suicide institue une dilution sociale de la culpabilité.

L’euthanasie pose d’autres problèmes. D’une part, sa vogue provient de notre désarroi devant la souffrance et la déchéance auxquelles nous sommes devenus incapables d’attribuer un sens. Pascal pourtant, au XVIIème siècle, voyait la maladie à l’agonie comme une chance. Celle d’éveiller en nous des ressources spirituelles insoupçonnées. Bref, la souffrance serait l’occasion de découvrir et d’éprouver certaines vérités touchant notre condition. Même si notre contexte culturel n’est plus celui de Pascal, est-ce si faux ? Pascal – pas plus que personne – ne souhaitait la maladie, ne l’appelait ; il y voyait pourtant une opportunité, une ouverture. Il ne faut pas s’imaginer cependant que la souffrance disparaîtra de la condition humaine ; la médecine ne peut que l’atténuer, ou qu’en repousser l’âge –  d’où la pertinence de la démarche de Pascal, qui est une quête d’un bon usage de la maladie. Le dolorisme est un excès dépassé, un délire, mais les questions qu’il pose demeurent vraies. Les hommes d’aujourd’hui ont à y répondre à leur tour, autrement.

D’autre part, ayant perdu, chez beaucoup de nos contemporains, son sens, la souffrance nous paraît aussi absurde que scandaleuse de telle sorte que nous nous sentons autorisés à « donner la mort » (tuer) pour l’abréger. Ce n’est ni la maladie ni la souffrance qui font surgir la question de l’euthanasie ; c’est la crise du sens. Dans ce cas nous jugeons que la mort possède une valeur supérieure à la vie, que seule la vie en bonne santé mérite ce nom. Du coup, nous imputons à la mort une valeur qu’elle ne mérite pas, et nous dénions à la vie sa valeur absolue.  De plus, l’euthanasie a le défaut de transformer la mort en un acte technique dont nous avons la totale maîtrise, qui occulte de ce fait toute sa dimension d’événement métaphysique.

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Le Droit de mourir est le titre d’un beau livre de Hans Jonas. Et, en théologien intranquille, Hans Küng défend, lui aussi, dans La Mort heureuse, l’euthanasie choisie comme compatible avec l’Evangile. Peut-être…Mais il faut nuancer ces positions, et mettre en évidence aussi les dangers du droit de mourir. Ils sont trois : emprise de la technique sur l’existence, banalisation de la mort ; et relativisation de la vie ; ils accompagnent comme des précipices cette revendication juridico-éthique de la mort.

 

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