L’écrivain entre le prêtre et le sorcier.

Obispos (Portugal). Une église devenue librairie.

 

J’ai toujours voulu écrire des livres. Longtemps je ne savais pas lesquels.

Mais qu’est-ce qu’un livre? Le mystère des livres qu’on ne lit pas est plus éclairant que celui des livres que l’on lit. Je veux dire : des livres que l’on possède, mais qu’on ne lit pas, dont on remet indéfiniment à demain la lecture. Arrive le jour où le cimetière est prêt, la mort frappe à la porte, de plus en plus fort, le temps de lire ces livres a passé. Giorgio Manganelli – celui-là même pour qui la tâche de la littérature consiste à transformer la réalité en un mensonge et en un scandale – évoque, dans son Discours de l’ombre et du blason, la puissance magique des livres que l’on a achetés, que l’on conserve dans sa bibliothèque, que l’on ne lit pas, que l’on ne lira peut-être ou probablement jamais, que l’on ne prêtera à personne car la séparation d’avec eux serait plus douloureuse que l’arrachement d’un lambeau  de peau, et qui nous sont pourtant aussi importants que le nombreux peuple des livres que l’on a lus. Il sont là comme si nous les avions lus. Comme si…A quoi servent-ils ? Tournons-nous à nouveau vers Manganelli. Le grand écrivain italien répond : « Ils servent parce que comme tous les livres ils exercent naturellement une action magique, action d’ombre et de blason ». Ils exercent une action magique en restant là, tout près de nous.

Qui écrit des livres entend confusément participer à la magie. Non entrer dans le monde rangé des prêtres mais dans celui sauvage et interlope des sorciers. Dans cette connivence se rencontre le côté scandaleux de l’écrivain, le sorcier étant celui dont le prêtre conduit la chasse. Exorciser est son office. Mais bien entendu, chacun de nous survit coupé en deux, le sorcier et le prêtre cohabitant en tout écrivain : nous sommes prêtres en tant que professeurs et intellectuels, sorciers en tant qu’écrivains. « Intellectuel », ce mot cerne notre côté diurne, notre existence au sein des puissances de la lumière, des forces du monde, « écrivain », cet autre mot approche notre côté nocturne, notre abandon aux puissances de la nuit, notre sombre alliance avec le monde des sorciers et sorcières.

Finalement l’écrivain est celui qui confectionne un objet, le livre, dont l’existence exercera une action magique. Qui se répandra en irradiations secrètes,  même la nuit, surtout la nuit, quand le lecteur dort, quand le lecteur rêve. Au moment de son sommeil, au creux de son rêve – quand son attention sera endormie. Écrire un livre, écrire quelque chose qui provoque pendant le sommeil de l’éventuel lecteur cet amour sorcier, ce peut être un but dans la vie, non ?

 

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