Le sommeil, un enfant de la police.

 

 

Qu’est-ce que le sommeil, me demande-t-on ?

Chez les bêtes le sommeil n’est jamais tranquille. Le prédateur peut surgir dès l’œil fermé. La nuit est l’heure longue des alarmes et des alertes. L’heure noire des cris et des égorgements. L’instinct de conservation leur impose deux impératifs opposés : il faut se reposer, la reconstitution des forces vitales l’exige, et il faut rester vigilant, l’ennemi peut surgir à tout instant. De fait, le sommeil humain présuppose les tours de garde, voire les remparts, les hommes en armes pour protéger les dormeurs, la police, bref la paix et la sécurité. Avant ces tours de garde, ces milices armées, l’homme ne pouvait dormir. La police rend possible la confiance dans la nuit, l’abandon à elle, confiance et abandon qui sont le véritable repos. Avant les tours de garde, cette confiance ne pouvait s’exercer. Bref, le sommeil est conditionné par la politique, il présuppose la politique. Le sommeil ne devient humain que sur la base des deux apports de la politique (qui, dans sa racine est police) : la sécurité, la paix. Ceux qui ont vécu des temps de guerre, réfugiés dans des caves, qui ont connu les bombardements pendant la nuit, sont aptes à reconnaître la politicité du sommeil.  Le sommeil est un dérivé de la politique.

Par suite, une définition claque : le sommeil est une conquête de l’humanité qui nous isole du reste des animaux. Chez nous, les humains, le sommeil est un fait biologique que nous cultivons, le transformant en culture, si bien que nous nous servons de lui pour nous détacher de la fatalité biologique. Nous faisons du sommeil un moment de la liberté. Plus: dans le sommeil tient la preuve de notre liberté. Puisque nous sommes capables de dormir en hommes, nous sommes libres !  Si le sommeil animal n’est jamais qu’un éveil assoupi, qu’un assoupissement éveillé, s’il n’est jamais que dormir d’un seul œil, le sommeil humain en revanche, appuyé sur la confiance dans l’efficacité des tours de garde de la police, de la solidité des murs de la cité, permet de rêver tranquille. La police ouvre l’espace du rêve.

Au fond, la force du sommeil humain tient dans le loisir de rêver. L’on peut rêver puisque le danger d’être tué par violence est écarté. L’on peut même rêver violence. Un rêve récurrent vient depuis mon adolescence illuminer de son éclat médiéval mes nuits : je suis chevalier croisé, au service d’un Comte de Toulouse dans un royaume franc de Jérusalem. Je suis vêtu d’une composition d’armure et de drap blanc frappé de la croix triomphante. J’ai l’épée leste et le cheval rapide, j’efface de l’existence force Sarrasins. Danger, violence, que je puis vivre imaginairement en toute sécurité, la conscience endormie, grâce à l’organisation policière de la cité. Le loisir, par définition, est suspension de la nécessité vitale, en particulier celle de travailler. Le mot grec skholè exprimait cette suspension.  Comme existe le loisir de penser, qui taille sa place quand la nécessité matérielle de travailler pour gagner son pain est mise à distance, existe parallèlement le loisir de rêver, quand la nécessité de se défendre contre les prédateurs est dévolue à d’autres (la cité, la police, la politique).

Animal politique – ainsi Aristote définit-il l’homme – veut dire : animal qui dort. Pour lui, la nuit n’est plus le temps des dangers ; il est le temps du repos confiant et du rêve.

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