La science entre arpenteurs et promeneurs*

 

 

Edelfelt Portrait de Louis Pasteur, détail

Portrait de Louis Pasteur, par Edelfelt. Musée des beaux-arts, Lille.

Certains livres, grâce à la richesse de leur matière, se révèlent d’une lecture inépuisable, apportant un bonheur ne cessant de se renouveler. L’ouvrage collectif, La Science en France, publié aux éditions Jean-Cyrille Godefroy, sous la direction de Jean-Pierre Poirier et Christian Labrousse, prend place parmi ceux-là.

De quoi s’agit-il ? D’un « dictionnaire biographique des scientifiques français de l’an mille à nos jours ». Non pas d’un ouvrage ésotérique pour élèves de maths-sup, mais d’une sorte d’encyclopédie propre à ravir et éclairer tout esprit curieux et honnête – ce qu’on appelait autrefois, assez bêtement en oubliant l’autre moitié du genre humain, « l’honnête homme ». Soyons nettement plus précis : ce livre permet de se promener en se cultivant dans la galerie de ceux et celles qui ont apporté leur intelligence et leur talent au développement du savoir dans notre pays. Ou encore : ce livre est un jardin, le jardin du savoir, le jardin de la science, où se promener en apprenant, pensant, rêvant. Car, en furetant au hasard, de page en page, les trois actions se peuvent : apprendre, penser, rêver. Livre-jardin où l’on se plaît à faire à chaque fois (car il est long de 1500 pages) une promenade différente.

Science est pris par les auteurs dans le sens le plus large du mot, qui ne se réduit donc pas aux seules sciences dures, mathématisées depuis la révolution galiléenne. Du coup, le lecteur trouvera de belles notices sur Abélard, le théologien et logicien médiéval, sur Madame du Châtelet, qui enseigna la philosophie de Leibniz à Voltaire, et, belle surprise, sur l’alchimiste Nicolas Flamel. Il tombera sur plus inattendu encore : la présence de Nostradamus. Et aussi : sur l’un des pères de la Réforme, Jean Calvin, surtout connu comme théologien, mais qui ici trouve sa place du fait de son éthique du travail dont les répercussions dans la science économique sont bien connues depuis les analyses de Max Weber. Si l’on s’attendait à trouver Ferdinand de Lesseps et Denis Papin, on est plus étonné de tomber au détour d’une notice sur Michel Foucault.

Jardin, disons-nous, mais aussi foule. Mathématiciens, astronomes, naturalistes (Buffon), techniciens (retenons les notices sur Jacquard, l’inventeur du métier à tisser, sur Nicolas Appert, qui oublia de breveter son invention, sombrant dans la misère alors que sa trouvaille apporta la fortune à ses plagiaires, voleurs d’idées, sur le constructeur de camions Berliet, sur Fichet, qui inventa en 1825 le coffre-fort ignifugé), préhistoriens, minéralogistes, biologistes, physiciens, chimistes (Boulduc, démonstrateur de chimie dans les jardins du roi, à Versailles, en 1700), sociologues (Raymond Boudon), économistes (du physiocrate Lemercier de La Rivière au prix Nobel toulousain, Jean Tirole). Et nous oublions des rubriques ! Une foule, oui, car au total ce sont 3000 notices écrites par les meilleurs spécialistes qui retracent la vie, les idées et les découvertes, de ces savants.

Foule, donc. Mais pas foule indistincte. En ouvrant ce livre, le lecteur voit passer devant lui une sorte de procession, celle des gens qui savent et qui cherchent, en jouissant du loisir d’allonger la focale sur chacun de ces personnages, de cadrer un gros plan sur chacun de ces  visages. Auguste Comte – le seul absent notable de ce livre – estimait que la société présente est composée de beaucoup plus de morts que de vivants, mais que ces morts vivent d’une certaine façon au milieu de nous, qu’ils gouvernent les vivants. Rien n’est plus vrai. Ce dictionnaire mélange les morts et les vivants en les rendant tous contemporains. Par cette caractéristique, il permet de prendre conscience de ce mouvement : la transmission. Ce livre nous met cette vérité sous les yeux : la longue chaîne des héros de la raison qui cherche, de Gerbert d’Aurillac au mathématicien Laurent Lafforgue, ne se brise pas tant que la transmission a lieu. Et cette leçon, aussi bien philosophique que politique, s’impose : transmettre est féconder. Dans la fécondation au fond, se manifeste la vie des morts ; mieux : le legs des morts, « le don des morts » comme dit Danièle Sallenave, la transmission, est le sol qui féconde l’intelligence des vivants. Ce livre arpente ce sol. Arpenteurs sont ses auteurs.

 

 

Les notions de jardin et de sol fournissent les deux meilleures métaphores pour décrire ce dictionnaire (dont on remarquera au passage aussi qu’il déclasse internet, prouvant que l’encyclopédie papier a de beaux jours devant elle, en renvoyant à sa bêtise néophile le cliché crétin du déclin inéluctable du livre au profit d’internet en matière de savoir). Dans ce jardin, aux allées tracées méthodiquement par les éditeurs, bref un jardin à la française, se croisent les arpenteurs (les auteurs) et les promeneurs (nous, les lecteurs). C’est le livre de la science partagée entre arpenteurs et promeneurs. Les promeneurs émerveillés !

 

 

* Jean-Pierre Poirrier, Christian Labrousse, La Science en France. Dictionnaire biographique des scientifiques français de l’an mille à nos jours. 1500 pages, 55€.

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