La marche et la littérature. Hommage à Jacques Lacarrière.

Puisqu’encore heureux qu’on va vers l’été, je vais dire quelques mots d’un ouvrage qui peut en même temps accompagner les vacances et donner à penser. Il s’agit de la republication, dans la collection de poche des éditions de La Table Ronde, d’un livre que je tiens pour un bijou, Chemin faisant de Jacques Lacarrière.  Ce dernier, décédé en 2005, fait partie, on ne le dit pas assez, des grands écrivains français du siècle passé. Je ne sais si j’ai raison, mais Chemin faisant entre en écho en moi à un autre écrivain qui nous enseigne à aimer le monde, Pierre Sansot.

Chemin faisant est le récit – qui tient beaucoup du journal : journal de pensées, d’émotions, de sensations – de la traversée pédestre de la France par Jacques Lacarrière dans les années soixante-dix.  Un léger décalage des temps nourrit le charme de cet ouvrage : voyage au présent, pour lui, voyage au présent du passé, pour ses lecteurs du troisième millénaire ; nous le suivons dans un subtil entre-deux : c’est encore ça et ce n’est plus ça, la France. L’écriture et la marche s’épousent. Ce livre, qui chemine des Vosges aux Corbières, est, au fond, un voyage de noces. Chaque phrase, chaque paragraphe, paraissent tellement justes – au sens du musicien : il joue juste, ça sonne juste – que plus jamais je ne pourrai dire d’un mauvais écrivain : il écrit comme un pied !

La marche, telle que Lacarrière la pratique, n’a rien à voir avec la randonnée, tellement à la mode aujourd’hui ; la santé et l’exercice physique n’en étant pas les buts. Dans la randonnée, le paysage n’est pas vivant, il n’est qu’une carte postale chatoyante servant de décor. Pire encore: il est l’emballage d’un médicament. Pénible obsessionnel de son ego, le randonneur reste centré sur lui-même, sur son corps, dont il exige la santé, voire l’affichage de ses limites qu’il veut éprouver. En ce sens, la randonnée ne libère pas de l’ego, elle y reconduit, hélas. Ce n’est pas non plus la promenade telle que Rousseau nous en livre le modèle. « Marche » est aussi devenu récemment un terme politique. En marchant, Jean Lassalle voulait prendre le pouls de la France au jour le jour pour se faire le porte-parole des « vrais gens », le pays réel fantasmé par les gazettes, artefact de papier au même titre que la « France d’en-haut ». Le but de la marche chez lui était la rencontre dans une perspective politique. Quant à « En Marche », nom du mouvement d’Emmanuel Macron, c’est un abus de langage : la marche qu’il propose est une sorte d’accélération de la compétition, d’industrialisation du temps, de fanatisme de la compétitivité, qui empêche précisément de prendre son temps, de favoriser la lenteur. Qui empêche tout ce qui fait le sel de la marcheuse démarche de Lacarrière.

C’est une toute autre façon de marcher que notre auteur révèle à son lecteur. Qu’il lui apprend. Se découvre à lui, pas après pas, l’intimité du pays, sa chair : ses paysages et ses hommes. La marche glisse sur la peau du pays, la hume, l’épluche un peu. Sous ses pas, se compose la géographie palpable, charnelle, amoureuse, de la France. C’est la chair de notre pays que Lacarrière rencontre. C’est elle qu’il caresse ou érafle. D’où la sensualité de ce livre.  Du coup, s’ouvre à l’écrivain l’intimité du pays, dans sa beauté éclatante, celle des paysages, et parfois dans sa laideur, la laideur morale de certaine de ses gens. Lacarrière ne marche ni en politicien ni en touriste. En poète sans doute, sur les routes de France, comme jadis Hölderlin et Rimbaud. Marcher – ni Lassalle ni Macron ne le peuvent  savoir – revient à faire l’expérience de l’étranger, à se changer en étranger perpétuel, en étranger errant dans son propre pays, à arpenter le pays en restant sans feu ni lieu, à éprouver sa capacité d’accueil. Un touriste est conforme à ce que tous les Assis du monde attendent; ce sera un client standardisé, jamais un étranger quel que soit son passeport. Mais un marcheur intempestif, lunaire et lunatique, peu réductible aux catégories anthropologiques rassurantes de notre temps, qui ne consomme pas des loisirs, pour qui la marche n’est pas un passe-temps consumériste, est, loin du lisse touriste, une inquiétante étrangeté qui met à l’épreuve l’hospitalité des sédentaires.

Magnifiquement écrit, chant d’amour à notre pays, le livre de Lacarrière n’a rien d’un guide touristique ou d’un compte-rendu de voyage écrit dans une complaisante eau de rose. C’est une œuvre littéraire qui, entre amour et amertume, ne cesse d’inviter à la réflexion.

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