La conversation épistolaire comme résistance à la défaisance du monde.*

George Steiner tient l’un des romans de Salvatore Satta (1902-1975), Le Jour du Jugement, pour l’un des plus grands livres du vingtième siècle. D’où l’intérêt de la parution récente, aux éditions de la revue Conférence, de sa correspondance avec le juriste Bernardo Albanese.

Ecoutons l’aveu de Satta : il s’agit de « la seule chose pure que je fasse, la correspondance avec vous sur ce mode ancien qu’est la lettre ». Pureté ici signifie : œuvre d’écriture et de pensée, jaillie aux petites heures du matin, avant l’aube, qui ne soit pas parasitée par un autre souci que celui d’écrire sincèrement à un ami. C’est une amitié très étroite, une gémellité d’âme que la correspondance découvre, entretient, accroît, amplifie. « Parce que c’était lui, parce que c’était moi », aurait dit Montaigne. Ces lettres, parfois longues de plusieurs pages, sont si profondes qu’elles se prêtent à la fois à la méditation et à l’exégèse. En les parcourant, le lecteur contemporain se rend compte à quel point les SMS et internet, à travers les réseaux sociaux, ont, dans les échanges entre les hommes substitué le vide au sens. D’ailleurs Salvatore Satta note, quelques années avant Jean Baudrillard, que, d’un point de vue civilisationnel, nous vivons « quelque chose qui est le basculement dans le rien ». Rien : nihilisation, ou, mieux encore, pour importer un terme du vocabulaire des économistes, en tordant un peu sa signification : défaisance. Pure signifie aussi : Satta est tout entier dans cette correspondance, comme Platon peut dire « avec l’âme tout entière », tout entier dans la pureté du don épistolaire de soi à son ami.

Satta – comme d’ailleurs son correspondant, Albanese – voue une admiration infinie à un très grand penseur, Giuseppe Capograssi. Il l’exprime en ces termes : « Si je pense que dans l’œuvre entière de Capograssi (six volumes), il n’y a jamais le pronom je, ni direct ni indirect…C’est une chose prodigieuse, le signe de sa grandeur véritable, unique. Son je lui apparut sur son lit de mort, quand il dit dans les tourments de sa brève agonie : l’ennui est que je ne pense qu’à ma maladie ». Capograssi, qu’ils ont connu, qui faut leur Maître,  est un idéal rayonnant duquel cette correspondance disserte souvent ; mais c’est un idéal tellement élevé qu’il en est inaccessible, dont on ne peut que d’approcher.

Ceci, qui signale le grand écrivain : « la vieillesse est comme la neige, elle amortit les sentiments, ou la fougue des sentiments ». Comparer la vieillesse à l’hiver est un cliché banal, la comparer à la neige est d’une poésie magnifique. La vieillesse est aux sentiments ce que la neige est au bruit : elle feutre, elle amortit. La vieillesse est le temps des sentiments feutrés. La neige est aussi – même dans la nuit, dont elle amortit le noir comme elle amortit tous les bruits du jour – un paysage. La vieillesse serait un pareil paysage. C’est sous cet aspect-là, celui de l’atténuation du bruit si particulière aux paysages enneigés, que la neige est la tonalité d’âme de la vieillesse. Le corps et l’âme semblent, lorsque la vieillesse est arrivée, se laisser recouvrir par ce manteau blanc, en attendant d’être recouvert par la terre brune du cimetière, qui amortit et assourdit tous les sons, qui les change en feutre. La neige est un mélange de poésie et de mort, de feutre et de froid, de douceur et de cruauté (songeons au désarroi des oiseaux par temps de neige) – ainsi la vieillesse.

Cette correspondance s’étale entre 1969 et 1975, année de la mort de Satta. Illustre professeur de droit, Satta assiste, rongé par beaucoup d’amertume, à la décomposition de l’université et de son pays. « Voici longtemps, écrit-il, que je suis convaincu qu’il ne peut rien arriver dans notre pays, ou plutôt que c’est le rien qui avance ». A la fin des années soixante-dix,  Karel Kosic écrivit que le monde moderne a autant de mal à se débarrasser du vide que le Moyen Age en avait pour se débarrasser de la peste. C’est cette dévoration de l’époque par le rien qui précipite Satta dans la mélancolie. L’Italie est alors en proie à des mouvements sociaux qui la paralysent, et qui accélèrent la venue du rien, qui en sont, tout particulièrement à l’université, tellement perturbée par la contestation étudiante, l’accouchement. Le rien, outre le temps de la montée de la vulgarité, est le temps des bourgades devenant de « fausses villes », des « campagnes défigurées par les voies express », des hommes devenant des « demi-hommes ». Comment ne pas voir alors la correspondance écrite comme un refuge dans de nouvelles Catacombes, loin du monde, cachées  dans « une forêt obscure ».

 

« Mes journées se déroulent de façon si intense et rapide qu’elles me semblent les journées d’un autre : je ne parviens pas à comprendre où s’est réfugié mon petit moi. Terrible voracité de la vie. Les autres (qui sont justement la vie) ont besoin de vous et de vous annuler en eux ». Cette remarque de grand écrivain recèle en sous-sol un trésor : le secret de la conversation épistolaire. Qu’est-ce en effet que cette correspondance entre les deux amis ? La neutralisation de la voracité. Aucun des deux correspondants n’annule l’autre. C’est l’activité du jour qui excite la voracité. Mais la solitude sereine du petit matin, dans un silence de neige, à l’heure où s’écrivent les lettres, reste à l’écart de la frénésie, de l’affairement,  – d’où l’idée de pureté.

Rien: peu à peu, du fait de l’emprise croissante du libéralisme économique, l’im-monde remplace le monde, en se servant de la contestation gauchiste pour pour réussir cette substitution. L’enjeu pour Satta est d’écrire des lettres pour résister au rien qui s’impose peu à peu, d’en écrire pour résister à la voracité qui s’empare de chacun de nous. Salvatore Satta était admiré pour son roman, Le Jour du Jugement, pour un ensemble de réflexions, De Profundis, il le sera désormais pour cette correspondance avec Albanese. Car à elle seule, cette correspondance, est une grande œuvre littéraire.

 

* Salvatore Satta, Je vous écris avant l’aube, en coffret de 2 volumes avec L’avertissement de Socrate, 1500 pages environ, éditions Conférence, 45€

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