La colonisation est-elle la dynamique de l’humanité?

Bogota, musée de l'or. Dans la bouche de certains politiciens, de quelques candidats à l’élection présidentielle, dont Emmanuel Macron, de nombreux militants associatifs, de toute une foule de journalistes plus ou moins approximatifs atteints de psittacisme, la cause est entendue avant même d’être pensée : la colonisation est un crime contre l’humanité. Bref, le type de crime que l’opinion ayant pignon sur rue répute le mal absolu. Pourtant, la question s’impose à tout esprit scrupuleux soucieux de vérité : est-ce là une proposition à laquelle il peut accorder un brevet de sérieux intellectuel ?

 

Certes, nous aurions tort de nier les exactions et les horreurs entraînées par la colonisation. Nous aurions tort aussi de légitimer le mépris humain – avec, en son sein, le racisme – dont elle s’accompagne souvent. Nous aurions tort enfin de sous-estimer la violence de l’exploitation de la main d’œuvre indigène. Mais nous devons nous élever à une hauteur philosophique, celle d’une vue générale sur l’histoire, pour aller au-delà de ces considérations tout à fait légitimes d’un point de vue moral.

Qu’est-ce- que la colonisation ? L‘histoire même de l’humanité depuis les origines. L’humanité n’a pu se développer, devenir elle-même, déployer ses potentialités les plus riches, qu’à travers la colonisation. Sans la colonisation, il n’y aurait tout simplement jamais eu d’humanité. Les hommes seraient restés enfermés dans leurs tribus primitives. La colonisation est la logique de la mondialisation, à l’œuvre depuis le commencement de l’histoire, la voie nécessaire de la planétarisation. A travers elle, l’homme prend possession de la planète. Ceux qui, à la suite de Kant, rêvent d’une « paix perpétuelle », les pacifistes utopistes, devraient la louer plutôt que de la condamner, puisqu’elle est la condition de possibilité d’une unité à terme de l’espèce humaine. Grâce à la colonisation, l’humanité devient dans la réalité politique ce qu’elle était en germe dans la théologie chrétienne depuis saint Paul, une espèce unie et indivisible. A condition de ranger un jour toute colonisation dans le grenier des caducités de l’histoire – la colonisation aura dans ce cas été la préhistoire préparatoire à une unification de l’humanité.

Plus : la colonisation est aussi le processus qui force l’entrée de peuplades entières dans l’histoire universelle, les désenclavant de leur existence bornée, les arrachant à la tranquillité routinière de leur provincialisme historique. Par son truchement, et celui, hélas, de son lot de violences réciproques, d’injustices et de destructions, de révoltes sanglantes et de répressions meurtrières, de très nombreux peuples ont accédé à la conscience d’eux-mêmes, à la conscience de leur présence dans l’histoire. Sans cette colonisation, ces peuples seraient restés repliés sur eux-mêmes, végétant dans les limbes indistincts de l’histoire. Encore plus : la colonisation fait surgir de nouveaux peuples qui n’existaient pas avant elle. Et ce par deux moyens : par l’union forcée qu’impose le colonisateur en soumettant des populations dispersées à une administration commune, en taillant des provinces, des départements, des cantons, et par l’union de ces populations dans la lutte contre le colonisateur, lutte dans laquelle elles accèdent à la conscience d’elles-mêmes comme peuples sujets de droits. Il n’existe ni Algérie, ni peuple algérien, ni identité algérienne, avant la colonisation française. Il faut identifier la France comme étant la matrice de la conscience nationale algérienne. La colonisation a été la fécondation (de l’élément français et des éléments  berbères, bédouins, et musulmans)  suivie de l’accouchement , dans la douleur, du peuple algérien. Un peu d’uchronie le dirait : sans la France, il n’y aurait pas d’Algérie ; l’existence de l’Algérie est dépendante de la colonisation française, dont elle est une suite.  En réalité, la colonisation a été une chance pour les peuples qui ont eu à la subir. La chance d’entrer dans l’histoire pour certains, la chance de naître pour d’autres. Selon Hegel, c’est par l’esclavage que la liberté progresse dans le monde. Disons dans le même esprit : c’est par la colonisation que des peuples se révèlent à eux-mêmes.

Le processus inverse, la décolonisation, fait apparaître – un peu comme une mer qui se retire à marée basse laisse voir les transformations opérées sur la plage pendant la marée haute – des nations et des peuples qui n’existaient aucunement avant l’arrivée du colonisateur. Soit : la colonisation est créatrice de peuples qui s’affirment ensuite par la décolonisation

De fait, il ne peut germer de civilisation sans expansion – phénomène qui ne prend pas inévitablement le chemin de la brutalité des armes, qui peut se contenter de l’influence sur les imaginaires (comme l’américanisation des esprits et des comportements  engendrée par les industries du divertissement). Sans la colonisation, sans l’appétit de conquête, de « la prise de terres » (pour employer la belle formule de Carl Schmitt), jamais la civilisation grecque ne serait venue au jour. Par suite, jamais la civilisation occidentale ne serait apparue. Et c’est par l’impérialisme militaire et administratif, colonial, que les idées romaines se sont répandues. Or ces civilisations sont porteuses de nombreux biens, culturels et moraux, politiques, que seule la colonisation a pu rendre universels ; par suite, couvrir d’éloges les valeurs de cette civilisation et condamner ontologiquement le principe de la colonisation est une faute de logique, une absurdité.

Une vérité saute aux yeux : la colonisation est une double dynamique, celle de l’humanité et celle de la civilisation, de toute civilisation. S’il a existé des crimes contre l’humanité au sein des processus de colonisation (par exemple l’élimination des Indiens d’Amérique du nord), le principe de la colonisation est au contraire essentiel au développement de l’humanité. Absurde d’un point de vue logique, fausse d’un point de vue historique, la formule renvoyant la colonisation dans son ensemble à un crime contre l’humanité tient plus du slogan de manif braillarde que d’une réflexion historiquement informée et philosophiquement raisonnée.

Vous aimerez aussi...

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *