Jacques Verdier, Jean-Pierre Oyarsabal, ou le french flair entre le sport et la littérature

 

 

Le quinze de ce mois fut un jour de décembre si triste qu’il mériterait d’être déplacé en novembre : sans prévenir, la mort s’est faufilée parmi nous pour emporter avec elle un grand vivant, pour nous le ravir, Jacques Verdier. Quinze – tout à coup chiffre de malheur, comme pour aviver la douleur de ceux qui portaient dans leur cœur le plus pur des amoureux du rugby à quinze, qu’il servait tel un troubadour sa Dame, qu’il poétisait tel Jaufre Rudel sa Princesse de Tripoli, son « amour de loin ». Sous la plume s’épousaient les deux tendances : amour de loin, amour qui prenait de la distance, qui voyait son Idéal s’éloigner, et amour de près, le rugby collé à la peau, qu’il savait ausculter jusque dans ses plus infimes détails, qu’il connaissait jusqu’à l’infiniment petit. Le rugby comme une âme, le rugby comme un style, tel était Jacques Verdier, qui fut le patron de Midi-Olympique. Vous savez, ce journal un peu sacré, au format à l’ancienne qu’il faut déplier, ce canard aux pages jaunes, que les Toulousains baptisent le Midol.

Le style est l’unité de la vie, la signature que l’on retrouve dans chacun des actes de la personne qui en est douée. Devant une réplique, un geste, un moment d’existence, une page d’écriture, un article, un livre, l’évidence éclate : c’est de lui et de personne d’autre. C’est unique, c’est singulier. C’est tout lui, çà ! Et la patte Verdier était reconnaissable entre toutes : Jacques avait du style, Jacques avait un style. Le rugby était la matrice de ce style : il écrivait comme il aurait aimé que l’on jouât, comme il aurait aimé que le Quinze de France et le Stade Toulousain jouassent. Sans doute eût-il éprouvé du ravissement, de la joie, l’après-midi même suivant sa mort, devant le jeu du Stade Toulousain face aux Wasp ? Son style : un mélange de Jean-Pierre Rives et de Jo Maso (personne n’a jamais aussi bien joué au rugby que Maso). Verdier, l’ancien troisième ligne, comme Rives, écrivait comme joue un trois-quarts centre de génie, ce que fut Maso.

Adieu Jacques. Trois-quarts centre en littérature. Personne n’oubliera ton ultime livre : Pyrénées vagabondes.

En Ovalie, la balle littéraire vole de main en  main, Jean-Pierre Oyarsabal, qui fut pendant dix ans responsable du service des sports de La Dépêche du Midi, s’en saisit. Il marque un splendide essai – au sens sportif et au sens littéraire – Le sport est-il l’avenir de l’homme ?* Sous ce titre se cachent vingt ans de chroniques dans son journal. Il s’agit de petits bijoux amoureusement cisaillés où parfois percent de grandes pensées.  L’amour de la langue sert de révélateur à l’expression de l’amour du sport et des sportifs. L’émerveillement devant le sport prend chez Oyarsabal une force inédite : il l’empêche de se laisser berner par les illusions et les mensonges, par le système du sport show-business. De fait, Oyarsabal pratique l’émerveillement comme un contrepoison au mensonge et à l’illusion trompeuse, à la tromperie. Dans un même mouvement, sa prose exalte ce que le sport magnifie, en particulier la personne du sportif, et détecte ses turpitudes autant que sa tendance envahissante à se transformer en une machine de propagande pour l’argent-fou et l’argent-roi, la concurrence généralisée, la guerre de tous contre tous. D’où la présence discrète, homéopathique et permanente, de l’ironie dans le style d’Oyarsabal.

Dans une page intitulée « Topaze », sur les dévoiement du sport, Oyarsabal est balzacien. Et il devient orwellien mâtiné de Daninos dans « Indigestion ». Qu’on écoute : « Le prêt-à-parler sévit dans le tout-venant de l’élite rugbystique : mettre la main sur le ballon, indiscipline, et c’est compliqué, reviennent comme poulets du dimanche. Sans olive et jusqu’à l’indigestion. Ah le c’est compliqué ! Nouveau mot de sape à la mode et chez les sportifs de tous bords et leurs solliciteurs télévisuels » ! Très belle trouvaille lexicale: le prêt-à-parler du psittacisme, appelé en politique éléments de langage, composé de mots de sape. Bravo Monsieur Oyarsabal ! Ou bien, cette magnifique phrase, au sujet du FC Nantes relégué en ligue 2, en 2007 : « Nantes lâche prise, et c’est un attendrissement qui s’afflige ». Vient l’explication, prophétique : « Vous verrez lorsque l’OM et le PSG ne seront plus que des logos délavés, des réservoirs pour franchises internationales.  Car dans trente ou quarante ans il n’y aura plus de clubs. Que des multinationales du ballon, engagées dans des compétitions planétaires aux ordres d’insatiables consortiums ». Nous y sommes presque. La plume se fait tendresse et justice pour extraire des exploits de Marion Bartoli et de Miguel Indurain leur personnalité, leur style.

La race devenue rare des journalistes sportifs écrivains de talent, dont Jacques Verdier fut un exemple, dans le sillage de René Mauriès, dont actuellement Vincent Duluc aussi est un fier représentant, qui savent que leur office ne se limite pas au secrétariat de ce qu’ils voient, se contentant de le retranscrire à la façon d’un procès-verbal, trouve en Jean-Pierre Oyarsabal sa continuation. Son livre semble la réception d’une passe. La passe, comme au jeu de rugby, de Verdier à Oyarsabal, pour des fous essais en ribambelle, marqués de page en page, comme au temps béni du french flair !

 

 

* Jean-Pierre Oyarsabal, Le sport est-il l’avenir de l’homme ?, éditions Cépaduès, 137 p., 16 € ; Jacques Verdier, Pyrénées vagabondes, éditions Privat, 202 p., 16€.

 

Ce texte a été publié dans Midi Olympique.

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