Hommage à Paul Boubli

 

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Paul Boubli en 1981.

La plus malheureuse des nouvelles m’a atteint au plus brûlant de l’été, peu après la mi-août : Paul Boubli, mon cher Paul, mon infiniment cher Paul depuis la seconde moitié des années soixante-dix du dernier siècle, venait de mourir sur une plage l’Ile de Ré. C’est à lui que je voudrais rendre hommage pour ouvrir cette saison 2017-2018 sur Radio Kol Aviv. Lui qui, je le sais, était bien connu de nombreux auditeurs de cette station.

Paul Boubli était la synthèse de trois vocations, de trois appels : le musicien, le médecin et le philosophe.  Il était les trois à égalité, c’est-à-dire au plus haut : leur fusion. La fusion de ces trois vocations formait chez lui une sagesse, autrement dit une vie en philosophe, au sens propre de ce syntagme, une vie de philosophe. Paul était un auteur, a dit Jean Pons à l’occasion de la cérémonie funèbre au carré juif du cimetière de Montaudran, précisant qu’il était devenu une légende autant qu’il transformait en légendes les faits et gestes de ses amis. De ce fait il était un auteur de littérature orale. A ce qu’a dit Jean Pons j’ajoute donc ceci : il était un sage. Non pas un sage de cliché, non pas un sage dans l’acception édulcorée et passe-partout du mot, un sage éthéré et lyophilisé, dévivifié, transparent, surtout pas ! Un sage, c’est-à-dire : une incarnation dans la vie bien vivante, la vie intensément vivante, des trois vocations qui chez lui étaient entrées en fusion comme chez personne, le musicien, le médecin, et le philosophe. A chaque instant, il était les trois.

Commençons par le musicien, le vrai fond de son âme, son rythme et son battement. La sensibilité de Paul était très proche de celle de ce Franz Schubert qu’il aimait si fortement. Il était animé de la même tonalité d’âme que celle du plus délicat parmi les compositeurs.

Le médecin ensuite. Les témoignages innombrables de ses patientes en attestent : Paul Boubli était l’aboutissement parfait de la tradition des médecins humanistes. Chez lui la technicité la plus compétente et la plus pointue s’effaçaient derrière l’homme en empathie et en sympathie avec ses patientes. Kant estime que dans l’art, la technique, la science et les procédés ne se voient pas. Paul était l’art médical – en l’occurrence dans la gynécologie et l’obstétrique – , il était la médecine comme art. Toute la vie professionnelle de Paul le manifeste : art médical et médecine comme art ne sont pas de vaines formules.

Le philosophe pour finir. Quand j’ai fait sa connaissance, il travaillait avec passion L’Ethique de Spinoza tout en poursuivant avec fougue ses études de médecine. Son intelligence audacieuse ne cessait de jeter des ponts entre la médecine et la philosophie, la musique faisant office souvent de médiation, de matériau porteur. Le médecin-philosophe (tout médecin authentique est philosophe semblait-il penser, mais, inversement, un philosophe qui n’est pas médecin ne serait pas achevé) constitue une tradition vivace depuis l’Antiquité. Paul la continuait à sa façon. A cet égard, la figure du médecin et philosophe chaurien, héros de la résistance par ailleurs, Georges Canguilhem, l’illuminait.

Je le dis ici : je dois beaucoup à Paul, plus qu’à beaucoup d’autres, intellectuellement. Comme, je suppose, nos amis communs, avec qui nous formons une ligue que la mort ne peut dissoudre, Jean Pons et Jean-Luc Condado. J’ai souvent pensé à lui en écrivant mon dernier livre. Penser pour nous revient fréquemment à dialoguer intérieurement avec Paul. Ce dialogue, bien sûr, « comme de bien entendu »  – Paul aimait les vieux films français à dialogues, avec Arletty, Michel Simon, et tant d’autres –poursuit sa carrière après la mort, malgré la séparation du tombeau. Paul Boubli n’était pas exclusivement un accoucheur de corps, de bébés, il était également un accoucheur d’âmes. Tout comme il aidait les enfants à naître, les nouveau-nés à entrer sur la scène du monde, il aidait, chez ses amis, les idées à germer, à naître puis à croître. Ce dialogue fécond, d’âme à âme, continuera après sa mort. Sous cet aspect, Paul était un second Socrate.

 

 

Il vaut le coup de naître, d’entrer dans la lumière de l’univers, de venir au monde et à la vie humaine, tant qu’existent des hommes comme Paul Boubli. La présence d’êtres de cette trempe, de cette facture, forme tout ensemble une réfutation du nihilisme et du désespoir : contre Cioran, que Paul lisait et prisait pourtant, sa vie nous incite à dire : ce n’est pas un inconvénient d’être né. Paul l’obstétricien d’âmes l’illustrait chaque instant. Paul à travers sa vie me l’a enseigné. Merci d’avoir été celui que tu fus, mon très cher Paul et, puisque je crois depuis longtemps en l’au-delà, salut ! ou, comme dit la chanson « ce n’est qu’un au-revoir » !

 

 

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Ce texte est ma chronique sur radio Kol Aviv le 3 septembre 2017.

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