Hommage à Maman, pour ses obsèques.

 

 

 

 

 

Texte lu le 15 mai 2019, aux obsèques de Maman.

 

 

 

Maman, tout a commencé avec toi.

Maman – ni vraiment un nom propre ni vraiment un nom commun. Un mot bien particulier, que tous les humains prononcent, le premier. Le commencement de tous les mots, au commencement de la vie parlante, le commencement de tous les noms. La parole, la langue, l’alphabet commencent avec lui : maman. Un mot qui est l’autre nom d’autres mots : l’autre nom de l’attachement le plus solide, l’autre nom de l’amour, l’autre nom de l’indéfectible, de ce qui ne se peut ni arracher ni déraciner. Maman, par qui la vie nous a été transmise, et la parole aussi, maman, qui nous a inséré dans le monde, est l’autre nom de tous nos commencements.

Parler de toi – me demande-t-on ? Une maman, ce sont des images, des flots d’images venant se bousculer dans le cœur. Des images qui, loin de se réduire à deux dimensions, vibrent de toute la densité des moments qui se condensent en elles. Des images ? Une d’entre elles insiste. Maman à mon côté, aux temps de l’école primaire, étudiant avec son petit garçon les leçons du jour, français, histoire, géographie, leçon de choses,  jusqu’à la mi-nuit souvent, sous la lampe de la cuisine, avec du givre brillant comme du diamant s’étalant sur le carreau de la fenêtre parfois, les soirées de grand froid, et nous deux penchés sur les livres et les cahiers jusqu’à ce que tout soit parfaitement acquis.  Nous apprenions ensemble, toi et moi, t’en souviens-tu, tu t’en souviens, Maman !

Des images ? Derrière ta gaîté toute rhénane, derrière ta gaité sans répit, ce sont toujours des images de courage, de ton courage, qui affluent de toute leur récurrence remplir le souvenir que nous gardons de toi. Maman, « gaité et courage », c’était ta signature dans la vie.

Tu venais d’une famille musicienne. Tu devisais souvent musique avec tes frères Albert et Oscar. Die Moldau, de Smetana, était ton œuvre musicale préférée, bien que Beethoven, Schumann et Schubert te touchassent aussi beaucoup. Mon ami regretté Paul Boubli t’écrivit en 1982 une lettre, que tu m’as autorisé à conserver, sur votre goût commun pour Schubert. Smetana… Die Moldau…Depuis longtemps, dès que j’entends son thème majeur, des larmes dévalent sur mes joues. Dès que je l’entends, tu parais – non pas devant moi, extérieurement, mais au-dedans de moi, rayonnante, en pleine jeunesse, solaire, comme si Die Moldau était la musique de ton apparition, de ton apparition intérieure.

Oui Maman, tu parlais souvent de Smetana. Tu aimais Prague aussi, la ville dont ce poème symphonique célèbre le fleuve. Le monde entier connaît Smetana, ce célébrissime musicien tchèque, moi je te connais mieux, Maman, à travers lui, en l’écoutant. Lorsque je l’écoute, tout se passe comme si j’écoutais le battement de ton âme, son rythme.

Nous séparons-nous à cette heure ? La séparation est-elle possible ? Notre amour pour toi est immarcescible. Ce n’est pas seulement notre amour pour toi qui est immarcescible, c’est l’amour lui-même, l’amour qui nous lie, dans les deux sens, par-delà les deux côtés de la ligne, l’amour qui saute la frontière entre la vie et l’état qu’on appelle la mort.

Aucune séparation, Maman.

Aujourd’hui tu es enveloppée dans une lumière que nous autres, aveugles que nous sommes, ne voyons point. A cette heure et à jamais, tu es vêtue de cette lumière. Maman, tu as rejoint la lumière qui t’était promise, que tu espérais. Ta foi catholique était belle dans sa rayonnante authenticité. Elle est mon amarre.

Maman, tout continue avec toi.

 

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