Hommage à Franz Brentano*

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Aujourd’hui nous allons dire quelques mots du grand philosophe allemand Franz Brentano (qui mourut naturalisé suisse à Zürich en 1917, il était né en 1838). Nous le faisons à l’occasion de la parution dans la prestigieuse collection « Bibliothèque de Philosophie » chez Gallimard de son œuvre majeure, Psychologie descriptive (leçons allant de 1887 à 1891). Contrairement à ce que le titre pourrait laisser supposer, il ne s’agit pas là d’un manuel de psychologie, mais bel et bien d’un travail philosophique, d’une sorte de Discours de la Méthode pour la psychologie, avec la construction des concepts fondamentaux que cette science serait appelée à utiliser. Bref, son affaire est de maçonner le socle de la psychologie. C’est de la philosophie aussi au sens où le Traité de l’Ame d’Aristote, duquel Brentano s’inspire par moments, en est, c’est-à-dire : la connaissance philosophique de l’esprit humain. En soi, et bien qu’elle s’égare depuis plus d’un siècle sur la voie d’une autonomie empreinte du plus naïf scientisme, la psychologie est une branche de la philosophie.

Rien n’est plus important que de saisir ceci : sans Brentano, il n’y aurait eu Husserl, donc pas Heidegger, pas Levinas, pas Sartre, du moins tels que nous les connaissons, pas de phénoménologie non plus ; autrement dit : le paysage planétaire de la pensée contemporaine eût été fort différent. C’est en assistant aux cours de Brentano, à l’université de Vienne, dans les années 1880, qu’Edmund Husserl, dont dans l’Encyclopédia Universalis Gérard Granel affirme qu’il « est tout simplement le plus grand philosophe apparu depuis les Grecs », découvre sa vocation intellectuelle. Il est faux de présenter Brentano comme un précurseur de Husserl ; la vérité est beaucoup plus forte, beaucoup plus grande : Husserl se percevait comme le continuateur de Brentano. Ce dernier est donc une source et une origine : le véritablement commencement de la philosophie contemporaine. Un commencement d’époque de la pensée, comme le furent avant lui Platon, saint Thomas d’Aquin, puis Descartes.

Nous devons à Brentano la notion d’« intentionalité ». Elle signifie ceci : il n’y a pas de fait psychique sans la visée d’un objet, qu’il soit intérieur à la conscience ou extérieur. Il n’y a pas d’acte psychique vide. L’intentionalité est la notion de base du courant phénoménologique : Heidegger, Levinas, Sartre, Merleau-Ponty, en font un abondant usage. Dans L’Etre et le Néant de Sartre, elle devient une notion cardinale. Husserl a bien dit : « La phénoménologie est la psychologie descriptive », posant l’identité entre elles deux. Autrement dit : la phénoménologie, une école philosophique qui s’étend jusqu’à Merleau-Ponty,  réalise, accomplit, le programme de Brentano.  Nous lui devons aussi la thèse de la « perception interne ». Avant lui Maine de Biran, que Brentano ne cite pas dans son livre, mais qu’il connaissait, avait frayé ce chemin. Elle signifie ceci : nous nous trouvons, dans chaque état psychique, immédiatement conscients de notre état mental. Dans tout acte mental – par exemple la perception du ciel bleu – est enveloppée la conscience de cet acte. Cette approche entre en incompatibilité avec la théorie freudienne de l’inconscient. Dans la psychologie de Brentano, il n’y a pas de place pour l’inconscient. Cette thèse est vraisemblablement la cause du refus de la théorie psychanalytique par Sartre, de son opposition à Freud.

La psychologie se scinde, selon Brentano, en deux branches : la psychologie descriptive, ou psychognosie, et la psychologie génétique. Ne nous y trompons pas : la psychologie descriptive n’est pas une description de cas, pathologiques ou normaux. Ce n’est pas – au contraire de nombreux textes de Freud – une clinique. Brentano n’est pas un psychiatre en blouse blanche venant narrer en quelques chapitres ses souvenirs professionnels. Non, cette psychologie est la description des états mentaux. Elle répond à la question : « qu’est-ce que c’est ». Exactement ce qu’était chez Platon la question de l’essence. La psychologie descriptive est donc la recherche phénoménologique des essences (dont la fameuse réduction eidétique de Husserl sera le développement). Décrire – un peu comme dans l’ « historia » d’Hérodote qui est description et enquête dans le même mouvement -, c’est exprimer le vrai en son essence. L’autre branche, la psychologie génétique répond, pour sa part, à la question « pourquoi ? »; elle s’applique à cerner la genèse des faits psychiques, recherchant leur causalité et leur contexte. Du coup, puisque rien d’étranger ne peut la perturber dès qu’elle s’applique à bien suivre la méthode, seule la psychologie descriptive peut être exacte. Cette exactitude fera défaut à la psychologie génétique – inexactitude chronique que l’on peut comprendre en la rapprochant du concept de « sublunaire » chez Aristote (elle s’occupe d’un domaine aussi mouvant que le sublunaire du Stagirite). La psychologie descriptive est la condition de possibilité d’une philosophie devenue, pour parler comme Husserl, « science rigoureuse » ; elle est la propédeutique de la philosophie.

Qu’est-ce qui frappe le lecteur contemporain devant ce texte fulgurant et lumineux ? Nous relèverons deux aspects. D’abord, ceci : pour constituer la psychologie descriptive, Brentano arrache l’indépendance du psychique à son support biologique. Il nous place devant une débiologisation de la conscience. Bien entendu, cette débiologisation est un produit du travail conceptuel de distinction, une abstraction engendrée par le raisonnement, quasi au scalpel, non une réalité ontologique. Le scalpel séparateur! Mais nous savons tous que sans la débiologisation de la pensée au XXème siècle, par exemple dans la logique formelle, l’informatique et l’intelligence artificielle n’auraient jamais pu voir le jour. Le produit de cette débiologisation est le fait psychique pur. Ainsi, la psychologie descriptive devient la psychologie pure, idéale, base de toute la psychologie. Ensuite, ceci aussi : ce travail est, dans sa démarche et dans son esprit, tout à fait parallèle à celui fourni par Claude Bernard fondant, dans son Introduction à l’Etude la médecine expérimentale, la physiologie comme physiologie pure, distinguée de l’anatomie et des autres sciences médicales. Finalement Brentano réalise avec le psychisme ce que Bernard réalisait avec le corps. Sans qu’il le sache, la réduction au simple, la cascade de distinctions conduisant au simple, ce que Husserl appellera la réduction éidétique, est déjà à l’œuvre dans la démarche de Bernard. Ce que font Brentano puis Husserl est analogue à la dissection : c’est la dissection, avec les variations etc , des états mentaux.

 

Concluons par un jugement esthétique. La beauté et la clarté du raisonnement font de ce livre un bonheur pour l’esprit – un bonheur pur, un bonheur éthéré, comme si Brentano offrait à son lecteur ce que Platon avait promis au philosophe dans sa république, voyager parmi les essences, sauter et rebondir d’une essence l’autre, bref une anticipation du paradis.

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*Franz Brentano, Psychologie descriptive, Gallimard, 280 pages, 26,50 euros

 

Cet article est le texte de ma chronique dominicale du 2 juillet 2017 sur Radio Kol Aviv.        Logo Radio Kol Aviv

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