Entre Montségur et les cathares, l’Eglise prise dans les mâchoires d’un triple piège.

 

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Le mythe cathare, comme l’établit l’historien René Soula (1), est apparu au XIXème siècle, sous la plume de Napoléon Peyrat . La résurgence de cet épisode oublié dont le point d’orgue fut le drame de Montségur fournit, à une époque qui réinventa un Moyen-Age rêvé, la matière onirique d’un mythe typiquement romantique. A travers l’évêché de Pamiers, l’Eglise de France s’excuse aujourd’hui du massacre de Montségur, 900 ans après les faits (oui, 900 ans !), s’apprêtant à spectaculariser ces excuses en une scénographie festive qui aura tout, le 16 octobre prochain, pour réjouir le fantôme de Philippe Muray. Cet événement, malgré son aspect ridicule, fait apparaître la face la plus inquiétante du catholicisme, son nouveau fanatisme : le fanatisme de la culpabilité qui ne trouve son exutoire que dans le culte sans fin, et morbide, de la repentance.
Il semble pourtant que ces excuses, dont l’aspect marketing des émotions historiques ne peut pas être sous-estimé, se fondent sur cette erreur de jugement que Bergson appelait « l’illusion rétrospective ». Ou mieux : elles exploitent cette illusion rétrospective. Les valeurs et les mentalités du XIIIème siècle ne sont pas celles du XXIème. Si elles revenaient, à la manière des personnages du film Les Visiteurs, les malheureuses victimes du carnage de Monségur nous prendraient pour extra-terrestres, ne parviendraient pas à nous comprendre. Ces gens accordaient crédit à l’idée puisée dans saint Paul selon laquelle Dieu donne le droit à qui il donne la force. Autrement dit : le vainqueur l’est avec l’aide de Dieu. Nous n’avons plus accès à cette idée du jugement de Dieu, qui nous est intolérable. Cette idée est définitivement morte avec le trépas du marxisme qui l’avait sécularisée. Celui-ci, qui fut comme l’a dit Raymond Aron « une religion séculière », croyait en un jugement de l’Histoire. L’Histoire était le substitut de Dieu. Plus personne n’accorde crédit à cette structure de pensée, commune au temps des cathares.
Cette illusion rétrospective dans laquelle tombe l’évêché de Pamiers semble oublier l’Histoire en isolant un événement de son contexte. Les cathares étaient des hors-la-loi refusant de se soumettre à un ordre nouveau. Ils étaient – d’où leur recyclage par le romantisme – des réfractaires. L’événement Montségur s’explique par l’extension de la zone d’influence du roi de France autant que par les rivalités entre la couronne et la papauté. Illusion rétrospective : ces excuses et cette cérémonie projettent le pathos postmoderne du compassionnel sur les hommes et les événements du XIIIème siècle. Dans cette affaire, une torsion est imposée à la notion chrétienne de pitié. Théologiquement la pitié chrétienne s’adresse à la faute, au coupable, au péché, plutôt qu’à la victime. Cette belle et difficile idée de la pitié, qui est une des grandeurs du catholicisme – ayons pitié des méchants pour leurs fautes, ayons pitié des coeurs de pierre et des âmes sans sensibilité – est dévoyée et affaiblie quand elle devient la pitié facile pour la victime, pitié qui va de soi, pitié qui coule aussi spontanément que les larmes, pitié pour la souffrance.
Se déroulera donc le 16 octobre prochain une cérémonie et une procession catholiques expiatoires. Tous les médias seront là pour braquer leurs projecteurs sur la fête. Philipe Muray aurait adoré cette alliance de la fête et de la repentance. Le catholique se fera homo festivus, en se frappant la poitrine: mea culpa, mea culpa, mea maxima culpa. Derrière cette cérémonie dont le grotesque échappe à tout me monde se cache une autre question, historique et théologique : n’assiste-t-on pas à une mutation du catholicisme, à sa dérive vers une sorte de néo-religion de la culpabilité maximale (certains récents propos du pape François mettant en balance les crimes commis par les islamistes de DAESH et ceux commis par des catholiques pour des motifs d’ordre privé semblent aller dans ce sens) ?
Théologiquement et philosophiquement, la pensée, ou plus justement la non-pensée, cathare est nulle. Elle ne peut se comparer à celle de ses contemporains, saint Bonaventure ou saint Thomas d’Aquin (qui a 19 ans au moment du bûcher de Montségur). La sympathie pour les cathares est universelle et quasi obligatoire. Le monde moderne colle à cette secte délirante et profondément obscurantiste, bien loin du rationalisme de saint Thomas d’Aquin et de la scolastique, une étiquette d’authenticité, de bonté, voire d’écologie, les grimant en perdants sympathiques. Quant à l’Eglise, elle est prise au piège à trois mâchoires, du mythe cathare, de la culpabilité infinie et du festivisme expiatoire. On aura compris que je ne la partage pas, cette sympathie, bien que je sois depuis toujours un fervent défenseur des langues occitanes.

 

(1) René Soula, Les cathares entre légende et histoire, Toulouse, Institut d’Etudes Occitanes, 2005.

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