Éloge du beau nom de « soldat inconnu ».

Le monument aux morts néo-zélandais de la guerre 1914-1918 à Rotorua (Nouvelle-Zélande).

La guerre de 14-18 n’a pas été une guerre comme les autres. Surtout pas comme la suivante, dite de 39-45. Gramsci l’a comparée à l’usine, décrivant le soldat comme un ouvrier attaché à sa chaîne taylorisée. Ce fut la guerre de la disparition de l’individu. Cette guerre vint avaliser l’horreur anthropologique de la révolution industrielle. Elle vint consommer par millions des vies humaines de la même façon qu’au moyen de ses usines la Révolution industrielle en consomma des dizaines de millions. Au soldat populaire, la guerre put apparaître comme la continuité de la vie ouvrière par d’autres moyens.

Comme le même enfer. La belle appellation de « soldat inconnu » rend justice à la particularité de cette guerre taylorienne. D’avoir très longtemps ignoré le patronyme de ce combattant – Claude Fournier, dont l’identité ne fut découverte qu’en 2017 – est le suprême symbole du double et généreux sacrifice de tous ces hommes : sacrifice du moi, sacrifice de la vie. L’homonymie de ce soldat inconnu avec l’un des premiers morts de la guerre, tombé à l’automne 14, l’écrivain Alain Fournier, l’auteur du Grand Meaulnes, frappe l’esprit. Comme si elle n’était pas un hasard… Inconnu n’exprime pas une ignorance, un défaut, mais à son opposé, un accomplissement ; au contraire, inconnu désigne l’ensemble, la totalité, le rassemblement, de tous les soldats français. Ce mot qui semble n’être aucun nom, nomme à la fois tous les soldats, dans la généralité de l’Armée française, et chacun d’entre eux en particulier.

L’espérance de vie dans les usines du XIXème siècle ne dépassait pas de beaucoup celle des poilus de la Grande Guerre. Jeunes hommes et jeunes femmes mouraient des abus du travail dans l’extrême pauvreté et la grande détresse, réduits à de la chair à enrichissement pour la bourgeoisie triomphante. La chair à usine précéda et prépara la chair à canon. L’humanité y était réduite à l’animalité. A l’usine, observe Marx, ce qui est humain dans le travailleur devient animal. Sans doute cet âge de la misère ouvrière, où la vie et la dignité humaines ne comptaient plus pour rien, dessine-t-elle la page la plus noire et la plus honteuse de toute l’histoire européenne jusque-là.  Le monde de l’usine – celui que décortique Marx, celui que décrit Zola, celui contre lequel s’insurgera encore Simone Weil dans son grand livre La Condition ouvrière – était une boucherie qui anticipait celle des tranchées. Une différence pourtant apparaît. La mort au feu ou dans les tranchées, sur la ligne de front, ordinairement en pleine jeunesse, rend une noblesse au trépas prématuré de toute une génération masculine, que la mort par épuisement au travail industriel n’offrait pas.

Pourquoi sont-ils morts ? Pas pour la paix, comme il arriva à Jean Jaurès avant-guerre sous les coups de feu de Raoul Villain, ni pour les valeurs humanistes dont les pouvoirs d’aujourd’hui veulent alourdir le souvenir de cette guerre, les chargeant de nos préoccupations et de nos fantasmes actuels. Alors : pourquoi ? Why ? – comme demandait une affiche pacifiste célèbre dans les années 60 et 70. Ils ont renoncé à leur moi et à leur vie pour que la France continue de vivre. Pour que leur mort nourrisse une vie plus grande – celle de la nation. Ils ne se sont pas couchés dans la glaise pour des valeurs abstraites que leur font, à chaque anniversaire de l’armistice, ventriloquer des politiciens et des idéologues peu scrupuleux du respect des morts, mais pour la vie de la nation. Pour que la nation de Philippe Auguste et de Robespierre, de saint Louis et de Napoléon, de Bouvines et de Valmy, du pire (Simon de Montfort) et du meilleur (Georges Politzer tombant sous les balles du peloton d’exécution le 23 mai 1942), persiste dans l’existence.

L’œil perspicace de William Faulkner le remarque dans son roman Parabole, le cadavre a été placé au centre de nos préoccupations françaises dans les dix années qui suivirent cette première guerre mondiale. L’écrivain américain contraint ses lecteurs à regarder une curieuse réalité : une fois la guerre terminée, les cadavres restent plus que jamais à l’ordre du jour, la mort s’avérant alors encore plus présente, quoique sous une autre forme, que pendant les terribles années de combat, témoignant d’une surprésence de la mort renforcée par l’érection de milliers de monuments commémoratifs. Notre pays se couvre alors d’un manteau de monuments aux morts, comme il se couvrit d’un manteau de cathédrales au Moyen-Age. Il s’agissait de sauver les morts en les figeant dans la pierre – d’interdire aux morts d’enterrer les morts. De les garder dans la lumière du jour – tous les noms, un par un, les uns après les autres, à la queue-leu-leu, jusqu’au plus petit hameau, conservés dans la visibilité, sous le soleil, la pluie, le vent, la neige et le gel. Les cadavres, décréta-t-on, deviendront inscription sur des monuments de pierre. Ils resteront sous cet aspect durable à la vue de tous pour la suite des générations. Jusqu’au dernier jour de la patrie. L’alchimie fut trouvée pour que la matière charnelle en putréfaction devienne autre chose, de moins repoussant et de moins disparaissant : la changer en lettres gravées dans la pierre.

« On fait du marbre avec de la chair et de la chair avec du marbre », a écrit Diderot.  « Soldat inconnu » est le nom de cette transsubstantiation : de la chair à la pierre, de la transformation de la glaciale pierre en minérale chair incorruptible.

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