Elisa Shua Dusapin entre Granville et Sokcho, entre Flaubert et Modiano*.

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Au moment de l’année où l’on distribue des prix littéraires plus ou moins frelatés, plus ou moins arrangés, je parlerai de l’écrivain qui, par son premier roman, est à mes yeux la plus grande surprise depuis plusieurs années, s’ouvrant une carrière dans la littérature. Je dis bien « la littérature », comme quand il est question de Julien Gracq ou de Michel Tournier, pour marquer l’importance de ce roman en le distinguant de la littérature à l’estomac, la littérature passe-temps ou la littérature de divertissement.

L’auteur est une jeune helvéto-coréenne de vingt-quatre ans, Elisa Shua Dusapin. Et son livre est un roman des plus envoûtants, Hiver à Sokcho. C’est dans cette ville côtière de la Corée-du-Sud, pas très éloignée de la frontière avec l’autre Corée, ville de fruits de mer transie par des hivers glaciaux sans oublier de rester endormie dans un ennui tout provincial, que se rencontrent les deux personnages principaux, la narratrice, employée d’une pension de famille décatie, et un Français, Yann Kerrand, arrivé là « perdu dans un manteau de laine ».   Ou plutôt : ils se rencontrent sans, semble-t-il, mais dans ce semblant tient tout le mystère de ce récit, se rencontrer. Les dernières pages donnent toute leur force de révélation à ce semblant. Jeune femme coréenne qui laisse se faner ses années, la narratrice bovaryse à Sokcho entre une mère arrimée à ses racines et un fiancé à la présence en pointillés. Est-il un autre Charles Bovary, ce Jun-Oh? Souvent des souvenirs de la littérature française, étudiée naguère à l’université de Séoul, avec un faible pour Maupassant et sa Normandie, remontent à la surface de sa mémoire venant télescoper ce qu’elle sait de ce Français, à savoir qu’il vient de Granville.  Par son atmosphère, son étroitesse spirituelle, Sokcho est une Normandie du bout du monde. Une Normandie mentale.  Kerrand gagne sa vie comme dessinateur de BD, passe son existence en « voyageur solitaire », sorte d’énigmatique Corto Maltese.

D’ailleurs, l’important à mes yeux dans ce livre est moins le récit, l’histoire, cependant prenante, qui accompagne le lecteur bien après l’ultime phrase lue, qui colle à son âme, que l’écriture, le style, simple et pur comme neige, que l’atmosphère. La narratrice a tous les caractères d’une lointaine descendante d’Emma Bovary, Sokcho étant son Yvetot quand le dessinateur est son Rodolphe. Peu de choses sont dites – dans cette économie apparaît toute la différence entre Flaubert et Dusapin -, tout est suggéré, délicatement suggéré. Toute l’action se déroule dans un brouillard ouaté, et en même temps tout paraît d’une précision taillée au couteau. « Sclérosée par le froid, la pension ne me donnait pas grand-chose à faire ». Flaubert, parlant d’Emma, est tout proche : « un automne par-dessus un été, ça a coulé brin à brin, miette à miette, ça s’en est allé ». Ce miette à miette est-il le destin de la narratrice, ou bien Kerrand, son Rodolophe, la sortira-t-il de cette langueur ? Par sa maîtrise de l’art de la suggestion nuancée, sans avoir l’air d‘y toucher, Elisa Shua Dusapin parviendrait presque à nous persuader que c’est dans le brouillard qu’on y voit le mieux. Qu’on y voit le mieux dans l’âme.

Car, qu’on ne se méprenne point. Ce bref roman ne s’inscrit pas le genre poisseux de la littérature du moi ni dans celui, pesant, de l’autofiction. Il s’éloigne de toutes ses forces de la littérature psychologique. Il relève plutôt de la littérature de l’âme, de l’exploration de ce château intérieur dont Thérèse d’Avila fut au seizième siècle la première et géniale topographe. Château qui n’est pas le moi psychologique, qui est l’âme. Hiver à Sokcho est à la fois, par son dépouillement proche d’une certaine peinture japonaise, et par sa capacité à écrire les états d’âme sans les décrire proche de Modiano.

Quand un grand écrivain entre sur la scène littéraire, c’est par un coup de maître qui engendre la stupéfaction. Il surgit, inattendu comme un voleur dans la nuit, candide et souverain, si bien qu’à la toute fin de cette nuit son premier roman se lève comme un soleil d’Austerlitz. Chacun de souvient des débuts de Tournier, de ceux de Modiano – la finesse, la délicatesse de l’art d’Elisa Shua Dusapin imposent sa voix singulière. Si nouvelle, et déjà classique, elle trouve sa géographie physique entre Granville et Sokcho, sa géographie littéraire entre Flaubert Modiano.

 

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* Elisa Shua Dusapin, Hiver à Sokcho, Genève, Zoé, 140 pages.

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