Donald Trump, un intervalle de l’histoire.

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Les raisons de trouver Monsieur Trump antipathique ne manquent pas. Ceci dit le lynchage médiatique, tout particulièrement en France, dont il fait a l’objet avant et après son élection, me paraît tout à fait déplacé sans manquer d’être doublement révélateur – d’une incapacité de voir le réel d’une part, réel dont les autoproclamés observateurs se sont extraits, et d’une incapacité de penser l’histoire d’autre part.

Il semble évident que le lynchage de Monsieur Trump participe de son triomphe.

Trump a gagné, entre autres raisons, parce qu’il a été présenté depuis le début comme infréquentable par le système médiatico-politique, dont le discrédit atteint des points culminants inédits. Non seulement le discrédit de ce système engendre une abstention très forte, autour de 50%, mais, et le fait nouveau est là, il incite une proportion de plus en plus importante d’électeurs à voter pour ceux que la politique et l’information spectacles  lapident comme étant, à tort ou à raison,  les hors-système, les outsiders. Et la campagne anti-Trump, tellement unanime,  a renforcé sa position de recours hors-système, de victime émissaire, son image d’outsider, servant ainsi puissamment ses desseins. Plus Trump était présenté comme incapable, irresponsable, et grossier personnage, plus ses accusateurs jouaient contre le camp qu’ils imaginaient défendre. Toute la campagne de haine anti-Trump a finalement permis aux laissés-pour-compte  de s’imaginer que Trump était (ce qui est faux) l’un des leurs, et que donc toute blessure symbolique infligée à Trump était une attaque contre eux, blessant un peu plus leur dignité, déjà bien entamée.

Outre cela, la plupart des médias français taisent quelque chose que nombre d’Américains vivent et qui n’est pas pour rien dans la défaite de Madame Clinton. Quelque chose dont Monsieur Sanders a établi un juste diagnostic. Quoi ? Ceci : l’échec d’Obama, de ses 8 années de présidence. Obama n’a pas été un grand président. Il a de l’éducation, de la culture, de l’esprit, il ne s’abaisse jamais à la vulgarité, il a toutes les qualités du gendre idéal, vous l’accepteriez avec plaisir à dîner à votre table tandis que vous refuseriez cet honneur à Trump,  et sans doute serais-je comme vous, mais sa présidence est plutôt un échec.  « Yes we can »  s’est avéré être un slogan électoral de plus, un logo sonore sans suite marquantedans la vie quotidienne, sauf sur les assurances sociales.  Echec : des pans entiers des classes moyennes et populaires sont, 8 ans après la première élection de Monsieur Obama, délabrés. Pourtant, dans l’inconscient des journalistes français, il est impossible qu’Obama ait échoué. Cet échec est inenvisageable. D’où : la victoire de Trump, l’anti-Obama parfait, l’homme dont tous les innombrables défauts sont le revers exact des innombrables qualités  d’Obama, est tout à la fois impossible, scandaleuse et incompréhensible. L’échec d’Obama est pour les journalistes français une sorte de point aveugle situé aux frontières de l’impensable, en dehors de la réalité. Avant tout, parce que dans l’esprit de ces journalistes Obama est, depuis le début, depuis le premier jour, un fantasme, leur fantasme.

Changeons d’étage, en prenant du recul philosophique. Deux remarques s’imposent.

D’abord, cette victoire inattendue s’inscrit dans une résurgence conservatrice d’ampleur planétaire. Voyons-y le contraire de ce qui se passait dans les années 60 et 70. L’air du temps s’est comme inversé. Mieux : la marée s’est inversée. Le fond de l’air, pour employer une formule du Chris Marker d’alors (« le fond de l’air est rouge »), n’est plus progressiste. Cette victoire, du coup, n’est pas simplement provoquée par les personnalités respectives de Monsieur Trump et de Madame Clinton, bien médiocres, ni seulement à d’autres causes secondes. Il y a quelque chose de plus profond. L’histoire est comme la terre avec sa tectonique des plaques.  L’histoire est en train de bouger de telle sorte que personne ne peut savoir ce qui à moyen terme va sortir de ce mouvement ni annoncer les lieux et la puissance des séismes. Peut-être le monde est-il en train de se recomposer sous nos yeux ?  Quoiqu’il en soit, cette élection, comprise en lien avec d’autres événements du même style, tel le Brexit britannique,  signe la fin de l’après-guerre. Elle signe la fin du XXème siècle tout comme les premiers coups de feu de la guerre de 14 signèrent la fin du XIXème siècle.

Ensuite, il importe de rapprocher la victoire de Monsieur Trump de celle de Madame May en Grande-Bretagne. Le vote pour Trump s’avère en politique économique très éloigné de ce que fut il y a plus de 30 ans le vote en faveur de Ronald Reagan, tout comme les idées de Madame May sont éloignées de celles de Margaret Thatcher. May est l’anti-Thatcher.  Trump devra, s’il veut être, ce qui me paraît peu probable, à la hauteur du tournant historique qui le porte au pouvoir, tenir compte de cette méfiance à l’encontre du néo-libéralisme, ou du libéralisme débridé, qui est pour beaucoup dans son élection. Le mouvement planétaire en route a également pour signification : la clôture de la parenthèse reagano-thatchérienne. Je vous dis mon sentiment à ce sujet : Trump est quelqu’un comme Gorbatchev, la classe et l’intelligence en moins, une figure de transition entre deux mondes.

A la fois déroute du journalisme et de l’entre-soi politico-médiatique, l’élection de Donald Trump est un tournant historique, ou, plus exactement, l’expression, certes assez désagréable par une vulgarité que Berlusconi n’aurait pas reniée et par une étroitesse de vue grosse de bien des drames, d’un moment où l’histoire se cherche, d’un intervalle de l’histoire.

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