Convalescences littéraires et déconfinement social*.

La maison, mortuaire détail gt walllen

Les écrivains nous en apprennent plus sur la santé, la maladie, et leur entre-deux, la convalescence, que les médecins et les experts qui accaparent les tréteaux médiatiques depuis quelques mois. La lecture du dernier ouvrage de Daniel Ménager, occupé à scruter la place de la convalescence dans la littérature, nous est plus riche d’enseignements – sans manquer, au gré de nombreuses citations, de nous offrir des bonheurs pour l’esprit – que tout le fatras bruyant proposé et imposé à nos oreilles au long de l’actuelle crise sanitaire.  

                Réalité biologique et psychologique, la convalescence, parce que subtile autant qu’insaisissable, faite, comme le vif-argent de l’alchimie, pour fuir la stabilité, si ce n’est la définition, composée d’avancées et de régressions, menacée par les rechutes, a longtemps été ignorée. Le dualisme opposant la santé et la maladie ne supportait pas d’existence intermédiaire. Le clair-obscur et l’entre chien et loup n’avaient pas droit de cité : le chevalier des romans médiévaux était soit bien portant soit malade. De plus, la convalescence était perçue comme moralement dangereuse : l’on se laisse aller à des langueurs, des complaisances pour l’oisiveté, l’on caresse, tel Wilhelm Meister chez Goethe, de délicieuses tentations. « Aucune convalescence n’est dépourvue d’une dimension érotique, plus ou moins discrète », conclut Ménager. Le roman d’Honoré d’Urfé, L’Astrée, marque, au XVIIème siècle, une volte des temps : Céladon y figure le héros de la première convalescence moderne. Découvrant en cet état la mélancolie, voici ce berger pris en charge par une nymphe et un druide, qui l’incitent à transcrire son expérience dans l’écriture. Personnage fictif, Céladon inaugure la lignée de l’écrivain convalescent, tel André Gide racontant ses relevailles de tuberculose.

L’idée de convalescence est aussi le foyer d’une tenace illusion, le mirage de l’identité, que la littérature concourt à dissiper. Biologiquement, un nouvel ordre de choses se met en place dans l’organisme. Psychologiquement, la convalescence transforme imperceptiblement la personnalité du malade. Intellectuellement, parfois spirituellement (comme il arriva à Ignace de Loyola), la convalescence, en suspendant les urgences du quotidien, favorise la réflexion, la pensée et la méditation, faisant naître comme une âme nouvelle. 

Et si l’on outrepassait la matière de ce livre en transposant ces leçons de la littérature au domaine social et politique ? Il y a peu, certains ont craint – comme autrefois on redoutait que les convalescents se laissassent aller aux plaisirs de la mollesse, des pensées lascives, adoptant définitivement la paresse – que les peuples confinés s’habituent à l’oisiveté subventionnée, négligeant ce que Nietzsche appelait « la meilleure des polices », le travail. Ces alarmes pointaient la contagion d’immoralité que pouvait développer le confinement, rappelant l’ancienne peur moralisatrice de la convalescence. A la sortie du confinement, que nous vécûmes au printemps 2020, la beauté de la nature, la faune et la flore, laissées en plus grande liberté, l’air pur et le silence, se sont rappelés à nous. Comme à un convalescent qui, à la faveur de ses premières sorties, redécouvre dans leur fraicheur originelle les sensations élémentaires.Entre pandémie et santé, le déconfinement collectif, est aussi hésitant que les convalescences individuelles narrées par les romanciers.  

* Daniel Ménager, Convalescences, Les Belles Lettres,220 pages, 23€.

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