A propos des journées du patrimoine.

Le souvenir idolâtre du temps des pères

Cet article est paru dans Le Figaro, le 15 septembre 2005.

 

Les sociétés européennes sont saisies par une obsession nouvelle, celle du patrimoine. Qu’on en juge : organisation des journées européennes du patrimoine, multiplication dans nos villes et campagnes de spectacles historiques – généralement médiévaux –, muséification fétichiste du moindre vestige du passé, ou encore transformation d’un passé refabriqué en argument commercial (les pompes funèbres cathares, le vin cathare, le pays cathare comme label de qualité, etc.). Bien que cet attachement au patrimoine paraisse aller de soi, il est en fait inédit, constituant le trait le plus original de notre époque. Comment l’expliquer ? Que révèle-t-il de notre civilisation ?

Le développement d’une omniprésente idéologie du patrimoine s’explique par deux facteurs : d’une part l’effondrement de la figure traditionnelle du père, et d’autre part l’effacement de l’avenir. En pure étymologie, on appelle patrimoine l’héritage du père, Pater. Le patrimoine remplace le père jadis garant de la lignée, de la continuité dans le temps et de l’ordre symbolique. Il est le trait d’union du temps. L’attachement au patrimoine est symptomatique des sociétés dépaternalisées. Si, pour Pierre Legendre, la banalisation du meurtre, dans le monde occidental, trouve sa source dans la «démonétisation» – ou même l’abolition – du père, cela se révèle encore plus vrai de la prolifération du patrimoine. Aboli, le père trouve, nous dit Legendre, son substitut dans l’idole. Le patrimoine figure l’une de ces idoles. Le patrimoine s’idéologise, devient l’objet d’une mutation en idole offerte à la vénération publique, à partir du jour où la fonction paternelle commence à disparaître.

Plus la civilisation efface les pères, plus en retour se renforce l’idéologie patrimoniale. Le patrimoine est le souvenir idolâtre du temps des pères.

Dans les sociétés patriarcales, comme notre Occident européen le fut pendant longtemps, le père s’identifie avec la lignée en mouvement. Le temps continue par le père : il est le vivant présent du passé, chargé de maintenir le passé dans la vie. La lente assomption, au cours du dernier siècle, du patrimoine, la patrimonialisation progressive des vestiges du passé, a partie liée avec la mort de la fonction symbolique du père. Dieu, nous rappelle Freud, n’est qu’un père symbolique, qu’il remplace. Tant que la croyance en Dieu structure la société, maçonne la civilisation, la croyance dans le père demeure vive. Dieu, en effet, pallie les insuffisances du père – dont la plus frappante, et la plus intolérable, est la déchéance progressive débouchant sur la mort. Diagnostiquée par Nietzsche, la mort de Dieu entraîne celle du père. La «dépaternalisation» du monde européen découle de la mort de Dieu. Tant que la fonction paternelle s’exerce à plein, la société ne ressent aucunement le besoin de fétichiser le patrimoine, puisque les pères assurent la continuation du temps.

On le sait : c’est au moment de l’épuisement de Dieu (peu après la Révolution française) que l’idée de conserver le passé dans des musées se répand comme une traînée de poudre, et c’est en plein XIXe siècle que Mérimée (nommé inspecteur général de la Commission des Monuments historiques en 1834) et Viollet-le-Duc officient.

Quelques décennies plus tard, à la question «quel est le plus grand récent événement ?», Nietzsche rétorque «la mort de Dieu». On pourrait corriger Nietzsche : «la mort de Dieu», c’est-à-dire «la naissance du patrimoine».

La patrimonialisation généralisée (faisant entrer de plus en plus de créations de la vie dans l’ordre du patrimoine) renvoie à une maladie du temps. C’est parce que le temps est atteint de maladie mortelle que le patrimoine, acharné à figer le passé, à le retenir, se répand. Pourtant le patrimoine repose sur une illusion : il ne parvient à retenir que du temps déjà mort, figé comme Ines de Castro en son tombeau de Reine morte ! La vitesse, l’instantanéité, la téléréalité, l’impérialisme du «temps réel» et des flux tendus, la dictature du présent, ont fini par tuer le temps. Sans pères, notre société est également une société qui a perdu le temps, dont les pères, justement, dans l’ordre symbolique, étaient les garants. La sacralisation du patrimoine constitue une des réponses que nous donnons à cette perte du temps. Mais le patrimoine échoue dans son ambition de restituer le temps : le patrimoine est aussi figé dans l’immobilité que la vie ordinaire contemporaine l’est dans l’impératif de l’instantanéité.

Développement ultime d’un processus commencé au XIXe siècle, le patrimoine est devenu, au cours des trente dernières années, un culte officiel, une sorte de religion officielle laïque. Voyons en lui la religion civile de la modernité tardive. Etymologiquement, la religion se présente comme l’institution productrice par excellence du lien. Elle est ce qui relie, ce qui fait lien – il convient d’appeler religion tout imaginaire et tout symbolisme changeant une multitude en un corps collectif. Mais si la religion relie les hommes entre eux, l’important est ailleurs : elle les relie au temps, elle inscrit chacun dans la chaîne du temps. Pour illustrer ce propos, on remarquera que le patrimoine ne manque ni de faire consensus ni de rassembler la société dans une communion. De fait, le patrimoine est gratifié d’un respect unanime, comme la foi religieuse jadis. Pourtant, c’est à partir du moment où les églises se vident, où la religion, «ringardisée» par la bienpensance du jour, devient l’objet de sarcasmes aussi convenus que systématiques, que l’on se met à respecter quasi religieusement les bâtiments religieux. Paradoxe : patrimonialisées, les églises, les cathédrales, les monastères, les abbayes, les chapelles bénéficient en nos temps de déchristianisation d’une vénération plus ardente que jamais !

Le culte du patrimoine croît sur une double éclipse : il n’y a plus d’au-delà (éclipse de la transcendance religieuse), et les utopies politiques se sont effondrées (éclipse de la politique). La mort du communisme (longtemps conçu comme un avenir radieux pour l’individu et l’humanité) a joué un très grand rôle dans la montée en puissance du patrimoine. En France même, le patrimoine s’est hissé au statut de néoreligion civile d’Etat dans les années 80, lorsque la gauche au pouvoir s’est rendu compte que le temps de «changer la vie» avait sombré dans la caducité, reconnaissant son impuissance à réaliser les promesses utopiques présentes dans son programme. Cette double éclipse rend l’avenir inenvisageable. Dans cette optique, les sociétés européennes courent le risque, sous couvert de patrimoine et de tourisme, de se transformer en parcs d’attraction.

Comment comprendre notre contemporaine idolâtrie du patrimoine ? La saturation de notre champ culturel et politique par la patrimonialisation entre en écho avec certains phénomènes : mort de Dieu, dépaternalisation symbolique, destruction du temps par la tyrannie du présent et de la vitesse, fin des utopies, et effacement de l’avenir. Plutôt qu’un fanatisme – tout fanatisme se proclame conquérant et tourné vers l’avenir –, l’idéologie du patrimoine se présente sous les formes d’une idolâtrie soft, d’une néoreligion nostalgique de peuples grisonnants, s’étant placés en retraite de la grande histoire. Le fétichisme du patrimoine représente l’idéologie de sociétés vieillies, en congé de l’histoire. L’importance prise par cette idéologie laisse apparaître un phénomène inquiétant, le vrai malaise dans la civilisation : les sociétés européennes hésitent, quant à leur avenir, entre le statut de parc d’attraction et celui de maison de retraite.

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