Méditation de Marie Noël sur le corps mort et enterré.

 

Gustav-Niels Wentzel (1859-1927), « Enterrement d’un marin à la campagne en Norvège », photo prise au Musée des Beaux-Arts de Lille.

Je tiens les Notes Intimes de Marie Noël pour l’un des plus grands livres du siècle passé. Voici, en toute liberté, c’est-à-dire sans aucun commentaire de ma part, pour la méditation des lecteurs de ce site, à deux jours d’une fête de la  Toussaint que je passerai à l’étranger, quelques lignes de la grande poétesse auxerroise.

« Enterrer les corps des morts, œuvre pie. Les remettre à la terre d’où ils viennent pour qu’en elle, avec elle et pour elle ils travaillent. Mais les séparer de la terre, sous la protection illusoire du cercueil et du tombeau, emprisonner l’ardente pourriture qui fermente de vie éternelle, s’opposer à sa fécondité, la retarder, dresser contre elle de vains obstacles pour conserver une possession, une place perpétuelle à ce qui n’a plus ni avoir ni être, une forme à ce qui n’a plus de forme, un nom à ce qui n’a plus de nom, en vérité peut-être est-ce là une ignorance et une vérité sacrilèges…Le cadavre a besoin des vers. Il faut pourrir. Il faut être détruit. Il faut être dissous. Il faut que la chair nourricière rende à la terre, sa nourrice, le lait qu’elle en a reçu. Il lui faut agir, non dormir. Il lui faut vivre. Le trappiste a choisi la meilleure part, humblement enseveli dans sa robe de bure à même la terre. Le tombeau, dernier réduit, résistance ultime du moi humain, n’est peut-être qu’un péché d’orgueil et d’avarice contre la commune vie éternelle ». Marie Noël, Notes Intimes (1920-1940), Paris, Stock, 1988,Stock, p.82.

Vous aimerez aussi...

4 réponses

  1. BERT dit :

    Berceuse de la Mère-Dieu

    Marie NOËL

    Mon Dieu, qui dormez, faible entre mes bras,
    Mon enfant tout chaud sur mon coeur qui bat,
    J’adore en mes mains et berce étonnée,
    La merveille, ô Dieu, que m’avez donnée.

    De fils, ô mon Dieu, je n’en avais pas.
    Vierge que je suis, en cet humble état,
    Quelle joie en fleur de moi serait née ?
    Mais vous, Tout-Puissant, me l’avez donnée.

    Que rendrais-je à vous, moi sur qui tomba
    Votre grâce ? ô Dieu, je souris tout bas
    Car j’avais aussi, petite et bornée,
    J’avais une grâce et vous l’ai donnée.

    De bouche, ô mon Dieu, vous n’en aviez pas
    Pour parler aux gens perdus d’ici-bas…
    Ta bouche de lait vers mon sein tournée,
    O mon fils, c’est moi qui te l’ai donnée.

    De main, ô mon Dieu, vous n’en aviez pas
    Pour guérir du doigt leurs pauvres corps las…
    Ta main, bouton clos, rose encore gênée,
    O mon fils, c’est moi qui te l’ai donnée.

    De chair, ô mon Dieu, vous n’en aviez pas
    Pour rompre avec eux le pain du repas…
    Ta chair au printemps de moi façonnée,
    O mon fils, c’est moi qui te l’ai donnée.

    De mort, ô mon Dieu, vous n’en aviez pas
    Pour sauver le monde… O douleur ! là-bas,
    Ta mort d’homme, un soir, noir, abandonnée,
    Mon petit, c’est moi qui te l’ai donnée.

  2. BERT dit :

    Et celui-là me parait très beau aussi.
    Elle s’adresse un vers à son Dieu, puis un vers à son fils !
    Quand à son texte magnifique sur les corps morts et enterrés, cela fait réfléchir à la mode actuelle dramatique de la crémation…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *