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De Friedrich Heinrich Jacobi (1743-1819) on ne connaît généralement plus que le nom. Quelques lignes de dictionnaire. On se souvent parfois qu’il fut mêlé aux deux grandes polémiques philosophiques allemandes du XVIIIème siècles, la querelle du panthéisme puis celle de l’athéisme. Le lecteur contemporain va rarement au-delà. La publication, par Flammarion en collection de poche GF, sous le titre de Lettre sur le nihilisme de sa retentissante Lettre à Fichte (1799) rend à ce penseur sa véritable place dans l’histoire des idées. Elle découvre d’étonnantes anticipations.



                Fichte – l’un des titans de l’histoire de la philosophie – approcha son aîné Jacobi, dans l’espoir de s’en faire un allié, à l’occasion des attaques qui le visaient, l’accusant d’athéisme. La philosophie est un « Kampfplatz », un champ de bataille, Kant l’a dit – il s’y fait des manœuvres comme à la guerre. Mal lui en a pris, Jacobi lui répondra par une lettre tellement pertinente, ironique et forte, que jamais, malgré de multiples tentatives, il ne parviendra à lui répondre. La réplique jacobienne laissera muet « le messie de la philosophie ». Fichte se défend du soupçon d’athéisme en exposant son transcendantalisme kantien. En fait sa pensée est idéalisme subjectif absolu, systématique et quasi sans dehors comme le sera plus tard le système de son cadet, Hegel. Il s’agit d’une reconstruction du monde à partir du concept de Moi, et par les concepts. Jacobi s’oppose à cette approche. Depuis sa jeunesse il conduit une attaque frontale contre ce qu’il appelle « la philosophie » au nom de sa « non-philosophie » : contre Spinoza, contre Kant, et maintenant contre Fichte. Ce dernier représente pour lui l’accomplissement (« le messie ») de la philosophie son achèvement le plus parfait. Fichte est pour Jacobi le philosophe par excellence, dont Kant n’a été qu’un précurseur (« le Baptiste de Königsberg»). Dans cette arène, Fichte sera l’ennemi préféré de Jacobi.

                Derrière Fichte se tient la véritable cible de Jacobi : la philosophie. Celle-ci anéantit toute réalité par le concept, dissout tout être en savoir, tisse le système des  vérités construites par elle- même. La vérité est l’accord des énoncés au sein du système. Ses arguments anti-fichtéens rappellent l’opposition de Kierkegaard à Hegel au nom de l’existence contre le concept. Jacobi identifie Fichte, et la philosophie en général, à un constructivisme : la reconstruction du monde, jusqu’à Dieu, à partir du concept (chez Fichte le sujet absolutisé, le Je). Dans pareil cas,  il n’y a pas de réalité extérieure au concept, rien ne le transcende ; d’où l’accusation d’immanentisme, ou de spinozisme voilé portée par Jacobi. Fichte croit faire du transcendantalisme (ce qui lui permet de se défendre de l’athéisme) alors qu’il ne fait que de l’immanentisme (une des formes de l’athéisme).  Son transcendantalisme revendiqué n’est que de la fausse monnaie puisque l’édifice entier est construit par le raisonnement. Il faut y voir un transcendantalisme sans transcendance (ce qui change Fichte en un nouveau Spinoza). Jacobi se veut réaliste : il y a une extériorité, une transcendance, au concept, la réalité. Et il y a une transcendance au monde : Dieu.  

                Cette lettre à Fichte se signale par trois points intéressants. D’abord, Jacobi se réclame de la  « non-philosophie » appuyée sur « le non-savoir ». N’y voyons aucune misologie. Il s’agit plutôt de la posture réaliste (au sens philosophique du mot) d’une pensée se formant en dehors de la philosophie (réduite à l’autoconstruction du savoir), contre elle, mais dans le même champ de préoccupation. Elle se caractérise par la recherche du « vrai » contre la construction de la « vérité ».  La non-philosophie quête le vrai, extérieur au concept, la philosophie construit la vérité avant de l’enfermer dans sa prison conceptuelle. La non-philosophie et l’affirmation du vrai forment les  bataillons lancés contre l’arrogante philosophie. Ensuite, il envisage la philosophie comme une unité ayant un destin commun à travers l’histoire. Cette démarche anticipe ce qui sera la marque de fabrique de Heidegger : la philosophie comme histoire de l’Etre. Enfin, Jacobi introduit le « nihilisme » dans le langage philosophique. Ce néologisme était promis à une grande destinée. La philosophie est l’histoire non de l’Etre mais du nihilisme dans la pensée. Nihiliste est sa démarche, nihiliste est son aboutissement, le système de Fichte. Elle part, nous dit-il, du Néant, passe par le Néant, s’achève dans le Néant ! L’anticipation de Nietzsche est frappante. Assimilation de la philosophie et du nihilisme : « le philosopher de la raison pure doit donc être un processus chimique qui transforme en néant tout ce qui est extérieur à celle-ci et la laisse seule subsister… ».


 

                « Nihilisme » est un mot qui, depuis Jacobi, a pris de l’ampleur. Pour Nietzsche il désigne la marche de l’occident, le conduisant là où plus rien ne vaut parce que tout se vaut, la destruction de toutes les valeurs. Quoiqu’il en soit, Jacobi fut un guerrier. Son blitzkrieg antfichtéen – une simple lettre – cloua le bec à l’un des plus grands philosophes de l’histoire. Ses querelles de gladiateur avec les philosophes avaient quelque chose de prophétique : elles pointaient le ver dans le fruit, le germe de la mort présent dans les transparents palais d’idées édifiés par l’arrogante philosophie. La fécondité de Jacobi en témoigne : en philosophie, la guerre vaut toujours mieux que la paix, elle met en alerte les esprits des générations futures. 


 

Jacobi et l'invention du nihilisme.

Par Robert Redeker
Cet article dans le Tageblatt en avril 2009.