La folie, le soleil noir de Gödel*.

Nous sommes en 1978, un homme agonise. Cet homme mourant de la peur d’être empoisonné, refusant en toute logique de s’alimenter, persuadé que « la structure du monde » manipulée par le diable cherche à verser du poison dans son assiette, ne pesant plus que 31 kilos, n’est autre que Kurt Gödel. Le philosophe et mathématicien tenu par certains pour le plus grand logicien apparu depuis Aristote, le père fameux théorème d’incomplétude (1931), sommet de la pensée mathématique !

Chez Gödel, la folie cohabite depuis les débuts avec la logique et la métaphysique. Cette folie est celle d’un homme qui, à la lettre et non métaphoriquement, a fini par mourir de peur ? Par sa phobie des gaz – l’infiniment petit, doué d’une vie autonome, peut chercher à le tuer. Par sa croyance positive dans les anges et les démons – le monde mathématique étant peuplé par les objets mathématiques, qui sont morts, et par les anges, qui sont vivants. Par sa conviction qu’Husserl a dû cacher sa grande découverte de crainte d’être assassiné par des forces surnaturelles : «  Husserl ne pouvait pas communiquer ses idées. Il en savait plus » ! Par sa passion pour la télépathie féminine et sa fascination pour les coïncidences. Par sa foi en l’enfer et au paradis. Par ses digressions sur le voyage dans le temps et la vie après la mort. Par la croyance au double qui le conduit jusqu’à louer deux chambres dans le même hôtel à son nom. Par des énoncés rencontrés dans un cours de 1939 composés d’une étrange farine : « certaines maladies mentales sont causées par les esprits malins », « le monde existe depuis approximativement 6000 ans », « est-ce un péché mortel pour un étudiant de faire ses devoirs le dimanche ? », « est-ce que certaines lois physiques sont causées par l’action régulière d’esprits malins ? ». Le rationalisme logicien n’a pas protégé Gödel contre ces sornettes. Pourquoi ? Quels liens Gödel perçoit-il entre sa pensée mathématique et ces délires, dignes de grimoires médiévaux ? 

A travers la patiente lecture de ses innombrables notes philosophiques, jamais publiées (elles pourraient, s’imagine Gödel, entraîner son meurtre), Pierre Cassou-Noguès interroge le rapport  entre la logique et la folie. Son livre nous confronte à une énigme médusante, un soleil noir: la folie logeant dans le génie.

* Pierre Cassou-Noguès, Les Démons de Gödel, Seuil, 280 p.21 €.

Cet article est paru dans Marianne en octobre 2007.